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«Va, en quelques minutes, je viens de réfléchir cruellement, sagement. Il s’est produit un grand changement en moi… Je reconnais que j’ai eu tort d’être si ambitieuse… Les millions de Favraut m’avaient rendue folle. Mais maintenant, tout m’est égal! pourvu que tu me restes… pourvu que nous soyons libres tous deux, oui, libres de nous aimer, en refaisant notre vie.

«Mora, Mora… mon ami… mon amant…

Et comme le fils de Kerjean s’obstinait dans son silence, l’aventurière s’écria avec un accent vraiment désespéré:

– Tu ne me réponds même pas… C’est épouvantable!

Et Moralès qui s’était éloigné de la porte, tant il craignait que repris, subjugué, vaincu par la voix fascinatrice, il ne lui vînt la tentation affreuse de délivrer Diana, entendit le bruit que fait un corps en se laissant choir lourdement sur le plancher…

Comme des cris étouffés, accompagnés de plaintes douloureuses, s’élevaient du grenier, Moralès s’éloigna encore, se bouchant les oreilles pour tâcher de ne plus entendre… car il avait compris que sa passion n’était pas tout à fait morte et que s’il cédait à sa maîtresse, s’il la revoyait ne fût-ce que quelques secondes, il était irrémédiablement perdu…

Malgré cela il se sentait remué en entendant ces sanglots de navrance qui se faisaient de plus en plus désespérants et de plus en plus faibles; mais il s’efforça d’absorber entièrement sa pensée en cette jeune femme, en la fille du banquier Favraut, comme il l’appelait, et qui, dans la chambre abandonnée du vieux moulin, étendue sur ce banc… toujours immobile… ses cheveux dénoués autour de sa tête de madone endormie, semblait déjà ne plus appartenir à la terre.

Alors, une crainte terrible angoissa soudain cette âme nouvellement régénérée, se traduisant par ces mots tombant lentement de ses lèvres fiévreuses, tremblantes:

– Si elle était morte?

Et tout de suite, il songea:

– Autant que Diana j’aurais contribué à l’assassiner! Comprenant mieux encore toute l’étendue de sa lâcheté, il se rapprocha de Jacqueline… n’osant pas la toucher… tant il avait peur de sentir une main glacée… mais cherchant à voir si elle respirait… guettant avec avidité le moindre souffle qui s’exhalerait de ses lèvres…

Ah! que n’eût-il donné pour qu’elle rouvrît les yeux… pour qu’il pût lui dire le premier:

– Rassurez-vous, je ne vous veux plus aucun mal… c’est moi au contraire qui vous protège et qui vous garde!

Mais rien… aucun signe de vie…

La prostration… complète… absolue… le néant peut-être.

Alors, incapable de maîtriser la douleur que lui causaient ses remords tardifs et sa honte de lui-même, Robert Kerjean se laissa tomber à genoux auprès de Jacqueline.

Puis, s’enhardissant, il saisit doucement la main de la jeune femme et la garda dans les siennes.

Bientôt, il lui sembla qu’elle se réchauffait. C’était donc que le sang n’avait pas cessé de circuler tout à fait dans ce pauvre corps pantelant et inanimé…

N’était-ce pas une illusion?…

Non. Car Moralès sentit bientôt quelques pulsations, légères, intermittentes…

Elle était donc vivante… vivante… On pourrait donc chercher à la sauver… on la sauverait.

Et ce malheureux… ce dévoyé… qui, bien dirigé, eût fait un brave garçon, un honnête homme, sentit son cœur s’attendrir à la première joie vraiment pure, qui, depuis son enfance, avait fait battre son cœur…

Avec une sorte de ferveur, il goûta la douceur d’une rénovation tardive, mais possible… Il se crut, il se vit sauvé… Il ne pensa plus au mal qu’il avait causé que pour l’exécrer et que pour le maudire… Et, tandis que les plaintes de Diana s’apaisaient dans l’enveloppement d’un mystérieux silence, Moralès, demeuré à genoux devant Jacqueline, gardait sa main dans la sienne, l’implorant d’un regard poignant et qui semblait demander grâce.

Ce fut ainsi que le vieux Kerjean le trouva… quand il reparut dans la chambre tragique.

Il le regarda un instant avec une expression de joie intense et profonde…

– Oui, se dit-il rassuré… j’ai eu raison d’avoir confiance en lui. Ses yeux ne pouvaient pas mentir… Quand ils ont pleuré, il m’a semblé que c’étaient les yeux de sa mère.

S’apercevant seulement de la présence de son père, Robert se releva… et le fixant bien… il lui dit:

– Maintenant, mon père… je suis tranquille… Le justicier peut venir… je l’attends!…

Judex venait à peine d’arriver au Château-Rouge… et d’apprendre à son frère que, croyant avoir découvert une piste, il allait s’élancer à la poursuite du ravisseur de Jacqueline, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.

– Allô… allô! disait la voix de Kerjean… Venez vite au moulin des Sablons, vous y trouverez la fille de Favraut.

Telle était la communication sensationnelle que le bagnard envoyait à son maître.

Judex eut dans les yeux un rayonnement d’allégresse.

Prudemment, au lieu de demander des détails, il raccrocha le récepteur.

– Je me doutais bien, fit-il, que cette malheureuse n’était pas loin d’ici… Marie Verdier… parbleu… connaît ce moulin.

Et reconstituant tout de suite, avec sa lumineuse intelligence, le drame tel qu’il s’était déroulé, tandis que l’indignation la plus terrible se lisait sur son visage, il ajouta:

– Cette femme et son complice, résolus à l’assassiner, l’auront transportée là, afin de se débarrasser plus facilement de son cadavre… Les misérables! j’espère bien que cette fois ils ne m’échapperont pas!… Et ce brave Kerjean!… Sans lui, je serais peut-être arrivé trop tard! Ah! frère, vois-tu, cela porte bonheur d’être généreux! Mais je pars. Car il n’y a pas une minute à perdre et j’ai hâte…

– De la revoir, fit Roger.

– Peut-être!…

Judex, après avoir serré fiévreusement la main de Roger, quitta les souterrains et gagna la Seine… Montant dans un rapide canot automobile, amarré à un ponton au bord de la rive, il mit lui-même le moteur en marche et partit, descendant la Seine dans la direction du moulin des Sablons… dont il n’était éloigné que de quelques kilomètres.

L’embarcation, que Judex conduisait avec beaucoup d’aisance, glissait rapidement sur le fleuve… au milieu de cet admirable paysage qu’offre l’une des plus belles vallées de France.

Le justicier songeait:

– Voilà déjà deux fois que Jacqueline manque d’être assassinée et qu’elle est sauvée, la première fois par des enfants, la seconde par un vieillard… et non point parce que je l’ai voulu, mais parce que le hasard s’en est mêlé. Cette fois, j’y suis bien décidé, quoi qu’il arrive… c’est moi, et moi seul qui veillerai sur Jacqueline.

Lorsqu’au lointain le vieux moulin lui apparut dans tout le rayonnement d’un beau soleil d’été, Judex… sentit son cœur battre à la fois d’inquiétude et d’espérance… Vite, il sauta à terre… amarra son canot à un arbre… et courut au moulin, où Kerjean l’attendait avec impatience.