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Tout de suite, il se précipita vers Jacqueline… sans même apercevoir Moralès qui, dans une attitude toute d’effacement craintif et douloureux, s’était retiré dans l’angle le plus obscur de la pièce; puis il approcha de la jeune femme un flacon en argent ciselé qui contenait un puissant révulsif… Bientôt, une légère coloration se répandit sur le visage de l’infortunée… dont la respiration se fit à la fois plus forte et plus régulière. Ses lèvres s’agitèrent d’un imperceptible frémissement… ses paupières s’entrouvrirent, et ses yeux tout hagards errèrent lentement autour d’elle.

Eut-elle le temps d’apercevoir Judex qui, penché au-dessus d’elle, guettait avec une anxiété aiguë son retour à l’existence?… En tout cas, cette image dut certainement s’estomper aussitôt dans la brume qui enveloppait sa pensée encore engourdie…

Cependant, elle dut avoir l’intuition que c’était un protecteur, un ami qui était auprès d’elle, car ses traits contractés se détendirent en une expression de sérénité… et lentement, ses yeux se refermèrent, non plus cette fois sur la mort… mais sur la vie.

– Nous allons l’emporter tout de suite, fit Judex en s’adressant à Kerjean…

Mais, apercevant Moralès, sur lequel la vue du mystérieux personnage avait produit une impression intense, il fit d’un ton d’autorité menaçante:

– C’est vous, n’est-ce pas, qui avez enlevé cette jeune femme?

Moralès, courbant le front, avouait:

– Oui, c’est moi.

– Bandit!

Mais Kerjean, se plaçant devant lui, révélait sur un ton de telle amertume que le bras vengeur du justicier s’arrêta:

– C’est mon fils. C’est mon fils… qu’une mauvaise femme a entraîné au bord de l’abîme, mais qui s’est ressaisi à temps! J’ajouterai que, honteux de ses crimes, et repentant de ses fautes, il s’est jeté à genoux pour implorer de moi un pardon que je n’ai pas cru devoir lui refuser et qu’enfin il m’a donné une preuve de sa sincérité, en restant à veiller sur cette malheureuse et empêchant cette gueuse qu’est Diana Monti de s’enfuir.

– Où est-elle? interrogeait âprement Judex tout en dévisageant de son regard scrutateur Moralès qui avait tout de suite compris qu’il était en face d’une de ces forces auxquelles rien ne résiste.

Désignant la porte du grenier, Robert Kerjean répliqua:

– Elle est là!

Comme Judex poussait le verrou, Moralès prévint:

– Prenez garde! Elle est armée; et, pour se défendre, elle est capable de tout.

Judex eut un sourire dédaigneux… et calme, impassible, ouvrit la porte.

Le grenier était vide.

Diana avait disparu.

*
* *

Comment l’aventurière avait-elle réussi à s’évader de ce grenier où elle semblait prise comme dans une souricière?

Il fallait pour cela, toute son audace et toute sa hardiesse, décuplées par son ardent désir d’échapper à ce justicier dont elle avait entendu le vieux Kerjean annoncer la prochaine venue.

Comprenant qu’elle ne parviendrait pas à attendrir Moralès, Diana, avec une rapidité qui montrait de quel esprit de décision elle était douée, en même temps qu’elle envisageait la situation, en avait trouvé le dénouement.

Aucun autre moyen d’évasion ne s’offrait à elle que la trappe.

Certes, elle risquait fort de se briser les os ou de se noyer.

Mais la partie valait la peine qu’on la jouât.

Souple comme une panthère en même temps qu’excellente nageuse, le double danger qu’elle allait courir n’était nullement fait pour l’arrêter. Elle n’eut même pas une hésitation. Du moment qu’elle avait pris son parti, elle ne songea plus qu’à s’exécuter… Tout en continuant à geindre et à sangloter, feignant même dans la force de son désespoir de se laisser tomber à terre, l’aventurière commença à enlever ses vêtements, gardant seulement un maillot de corps qu’elle avait l’habitude de porter et qui allait, en l’occurrence, remplacer à merveille le classique costume de bain.

Alors… après avoir gradué, en habile comédienne, les manifestations de sa douleur, elle se tut complètement; et, tout en évitant avec soin le moindre bruit, elle s’engagea dans la trappe, atteignit avec une adresse infinie l’une des larges palettes de la roue du moulin; puis, avec une crânerie effarante, elle piqua une tête dans le fleuve, et, nageant entre deux eaux, elle gagna l’autre berge… où elle se cacha parmi les roseaux.

… En constatant la fuite de Diana, Judex avait d’abord dirigé son regard soupçonneux vers Moralès… Mais celui-ci, désignant au milieu de la pièce les vêtements et les bottines de l’aventurière, s’écria:

– Elle s’est jetée à l’eau.

– C’est évident, reconnaissait Judex.

Avec un accent de franchise qui acheva de convaincre le justicier, le fils de Kerjean poursuivait:

– Je n’aurais jamais pensé cela… Quelle terrible femme!… Il va falloir veiller, monsieur… car elle est capable de tout… Et dites-vous bien que vous allez avoir désormais en elle une ennemie qui ne reculera devant rien pour se défendre, et au besoin pour vous abattre.

Alors Judex mettant simplement la main sur l’épaule de Robert dit au vieux Kerjean:

– Vous voyez que j’avais raison de vous dire d’espérer. Ce garçon me semble sincère…

– Je le suis, monsieur, je vous le jure, interrompit vivement Moralès… Je n’ai qu’un désir: rencontrer l’occasion de le prouver à mon père ainsi qu’à vous, monsieur.

– Peut-être, fit énigmatiquement l’homme à la cape noire, oui, peut-être cette occasion se présentera-t-elle plus tôt que vous ne le pensez. En attendant, je vous remets à votre père… Vous allez pouvoir nous accompagner… Mais retenez bien ceci: Judex n’oublie pas plus ceux qui le servent que ceux qui le trahissent. Il sait punir aussi implacablement qu’il sait grandement récompenser.

– Monsieur, affirmait Moralès avec un profond respect, soyez sûr que vous aurez en moi le plus fidèle et le plus dévoué des serviteurs.

– Je l’espère.

– Et moi, fit le vieux Kerjean, je m’en porte garant… car si jamais mon fils manquait à son serment, ce n’est pas vous, monsieur, qui auriez à le châtier, ce serait moi!

– Père… vous n’aurez pas ce triste devoir, fit Robert en prenant les mains du vieillard et en les portant à ses lèvres.

Judex, qui était revenu à Jacqueline et l’avait enveloppée dans son manteau, l’emportait jusqu’à son canot… suivi de Kerjean et de son fils.

Avec mille précautions, il installait dans l’embarcation la jeune femme qui, maintenant, semblait doucement reposer… et bientôt… tandis que le soleil commençait à décroître à l’horizon, le canot s’éloigna rapidement dans la direction de Château-Rouge… à travers ce sublime décor de nature… dans la paix reposante d’une de ces fins de journées lumineuses qui semblent lancer à leur déclin sur les êtres et sur les choses une part du bonheur rayonnant dont elles étaient magnifiquement parées.

Bientôt, le frêle esquif ne fut plus qu’un point noir là-bas… puis, plus rien.