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Alors Diana Monti reparut d’entre les roseaux… À nouveau, elle s’élança à la nage… regagna le moulin tragique… et se rhabilla tranquillement dans le grenier… Puis revenant à la fenêtre d’où l’on pouvait contempler le splendide panorama de la Seine et fixant obstinément de son regard de flamme la direction que la barque avait prise, elle murmura, d’une voix sifflante:

– Diana Monti n’a pas dit son dernier mot!

SIXIÈME ÉPISODE Le môme Réglisse

I OÙ LE VOILE SE DÉCHIRE

Devant une table-coiffeuse élégamment et minutieusement garnie, une jeune femme, délicieusement jolie, dont les traits légèrement tirés et le teint encore pâle révélaient une récente maladie, achevait de procéder à sa toilette… lorsqu’une gentille camériste, au regard plein de malice, souleva une portière, demandant sur un ton plein de sympathie respectueuse:

– Madame n’a besoin de rien?

– Mon Dieu non, Mariette, répondit Jacqueline Aubry qui, avec un accent plein de douceur et de bienveillance, ajouta aussitôt:

– À moins que vous ne vous décidiez enfin à me dire où je suis?

– Madame ne tardera pas à le savoir.

– Alors, pourquoi tout ce mystère?

– Je ne puis rien dire à madame.

Et, mettant un doigt mystérieux sur ses lèvres, Mariette disparut… avec un sourire énigmatique.

Jacqueline, très intriguée, se mit à récapituler tous les événements des jours précédents et dont elle avait gardé le souvenir.

Tout d’abord, elle se rappelait très nettement qu’ayant reçu un télégramme lui annonçant que son petit garçon était très malade… elle s’était empressée de prendre le train pour Loisy… et qu’au milieu du pont qui traverse la Seine, elle avait été assaillie par deux malandrins et précipitée par eux dans le fleuve.

À partir de ce moment, ses souvenirs devenaient extrêmement confus… Il lui semblait bien qu’elle s’était retrouvée chez les Bontemps… étendue sur un lit… que son petit garçon, à genoux près d’elle l’avait embrassée… et qu’ensuite elle avait perdu connaissance… Elle croyait également se rappeler qu’on l’avait emmenée dans une voiture très rapide… puis qu’auprès d’elle on criait, on se disputait… on se battait… sans qu’elle pût faire un mouvement… lancer un appel… figée dans une sorte de torpeur dont rien n’aurait pu la tirer.

Tout à coup, elle avait la sensation fulgurante d’un retour à la vie… Près d’elle se tenait un homme vêtu de noir… dont elle ne pouvait distinguer les traits… et dont elle apercevait seulement les deux grands yeux qui la considéraient dans un véritable rayonnement de bonté infinie et de profonde pitié.

Puis, la nuit s’était faite de nouveau en elle… Elle était retombée dans ce sommeil de plomb qui ressemble tant à la mort…

Lorsqu’elle avait repris connaissance, elle se trouvait dans une chambre élégante et claire… Mais les objets qui l’entouraient, elle ne les avait jamais vus… Aussi, dès qu’elle eut la force d’articuler quelques mots, demanda-t-elle à Mariette qui s’était installée à son chevet:

– Où suis-je?

– Chez des amis qui ont juré de vous sauver, et vous sauveront, répondit la femme de chambre.

– Et mon fils?

– Vous le verrez bientôt. Mais ne parlez pas… Reposez-vous… Ne vous inquiétez de rien… Laissez-vous soigner… Laissez-vous guérir… Vous saurez alors toute la vérité, et je crois, madame, que ce sera pour vous un bien beau jour!

Jacqueline, encore très faible, avait obéi à sa garde-malade, qui lui témoignait de plus en plus de dévouement.

Chaque jour, c’étaient de nouvelles et délicates attentions. Un matin, Jacqueline avait trouvé sur sa table de nuit le portrait de son Jeannot bien-aimé… Une autre fois ce fut une petite lettre:

Ma maman chérie,

Je sais que tu es guérie et que nous nous reverrons bientôt… Je suis heureux, je suis sage et je t’aime…

Ton Jeannot.

Le môme Réglisse t’embrasse bien fort.

Chaque jour, Jacqueline avait vu les plus belles roses, ses fleurs préférées, se renouveler en bouquets splendides dans les vases de Sèvres qui ornaient la cheminée.

Dans cette atmosphère de calme rassurant et de mystérieuse sympathie, la fille du banquier, plus moralement atteinte que physiquement, était revenue assez vite à l’existence.

Et voilà qu’enfin elle allait savoir qui l’avait conduite là… Elle allait connaître le bienfaiteur inconnu sur lequel aucun indice ne lui permettait de fixer ses soupçons… Un instant elle avait songé aux de Birargues… Mais elle avait réfléchi aussitôt que d’abord ils devaient se trouver encore dans les Cévennes… et qu’en admettant qu’elle eût été recueillie par eux, ils n’avaient aucune raison de se tenir systématiquement éloignés d’elle.

Un moment, le nom de Judex avait tinté à son oreille… Vite, elle l’avait écarté… Mais, de nouveau, il s’était imposé avec une certaine insistance… Cette pensée qu’elle devait peut-être une seconde fois son salut à celui qu’elle considérait comme le meurtrier de son père, l’avait douloureusement affligée… provoquant même chez elle une sorte de crise morale, qu’un regard au portrait de son fils avait vite apaisée.

Enfin, Mariette venait de le lui dire… Elle allait savoir!…

Un coup discret frappé à sa porte la fit tressaillir.

– Entrez! fit-elle, tout émue à la pensée qu’elle allait se trouver en face de la vérité.

Un cri de surprise extrême et de joie spontanée lui échappa. Le bon Vallières, l’ancien secrétaire de son père, était devant elle.

– Vous, vous!… fit-elle. Oh! que je suis heureuse de vous revoir, mon bon ami… car j’espère bien que vous, au moins, vous allez me dire où je suis.

– Madame… vous êtes chez moi.

– Chez vous… comment?

Vallières, tirant une lettre de sa poche, la tendit à Jacqueline, en disant:

– Voilà qui vous expliquera tout.

La fille du banquier s’empara de la lettre et lut:

Madame,

Vous êtes entourée de tant de pièges que j’ai cru devoir vous confier à votre ami le plus sûr qui vous remettra cette lettre. Il exécutera toutes vos volontés.

Je n’ose me présenter à vous, et pourtant, il n’est personne au monde qui vous soit plus dévoué que moi.

JUDEX.

À cette lecture, les yeux de Jacqueline s’étaient assombris…

Son visage révélait un émoi profond: et ce fut d’une voix toute frémissante qu’elle interrogea:

– Quel est ce Judex?

– Je l’ignore, répondit Vallières.

– L’avez-vous vu?

– Non! c’est un de ses serviteurs qui vous a conduite ici et m’a demandé, au nom de son maître, de veiller désormais sur vous. Maintenant, chère madame… vous voilà à l’abri de tout danger… Je suis obligé de m’absenter assez souvent… car ainsi que je vous l’ai dit, j’ai eu la chance de retrouver une très bonne situation qui me prend du temps et me demande beaucoup de travail. Mais, vous connaissez Mariette et ma gouvernante, Mme Fleury… Vous êtes sûre d’être entourée par elles de tous les soins dont vous avez encore besoin… et de toutes les attentions que vous méritez. La seule chose que je vous demanderai, sera de ne pas quitter cet appartement, jusqu’à ce que j’aie acquis la certitude que vous n’êtes plus menacée… ce qui ne tardera pas, je l’espère.