Et le môme Réglisse, exécutant avec une intelligence égale à sa hardiesse, les instructions de Roger, expliquait:
– S’agit pour toi de déguerpir d’ici, et au trot… Sans ça, mon pauvre lapin… y aurait des chances… que tu ne la revoies pas de sitôt ta maman!
– Oh! alors… je veux m’en aller tout de suite.
– Attends… Ça ne va pas traîner… mon gosse, t’en fais pas… le système D, il y a encore que ça, mon fiston.
Se dirigeant vers une fenêtre qui s’ouvrait sur un balcon donnant sur la rue, le môme Réglisse l’ouvrit tout doucement… et se penchant au dehors fit un signe rapide à Roger, qui, accompagné de trois individus, stationnait en face, sur le trottoir.
Puis, revenant à Jeannot qui suivait d’un œil intéressé tous ces préparatifs, il le prit par la main et lui dit:
– Voilà le moment, mon frangin, de montrer que tu n’as pas les foies blancs.
Et, l’entraînant sur le balcon, il fit en lui désignant la balustrade:
– Grimpe! Allez, pas de chichi!… T’as rien à craindre… Bon sang! Aie pas peur, p’tit gas! Saute carrément dans la rue… Y a du monde en bas pour te recevoir.
Et, tandis qu’un coup de sifflet retentissait au dehors, Réglisse, saisissant le petit Jean qui avait fermé les yeux, le poussa dans le vide… Jeannot, après avoir tournoyé deux ou trois fois dans l’espace, s’en vint tomber, sain et sauf, dans une couverture que Roger et ses acolytes avaient fortement tendue.
Au même instant, la porte de la chambre s’ouvrait, livrant passage à Cocantin et aux deux bandits.
– Vous pouvez le chercher…, annonçait triomphalement le môme Réglisse… maintenant, il est cavalé!
Se précipitant à la fenêtre, Diana et Amaury purent voir une automobile qui disparaissait à l’angle de la rue, emmenant leur otage.
Cette fois, leur fureur ne connut plus de bornes… Saisissant le môme Réglisse, ils l’avaient ramené dans le cabinet de Cocantin écumant de rage et commençaient à houspiller le brave gamin en le harcelant de questions:
– Quel est ce Judex?…
– Où demeure-t-il? Parle…
– Parle… ou nous te faisons ton affaire.
Mais le môme Réglisse se défendait de son mieux, offrant une résistance désespérée aux deux bandits qui, au paroxysme de la colère, allaient peut-être se livrer à quelque folie… lorsque Cocantin, qui avait senti gronder de plus en plus en lui son ardeur belliqueuse, s’empara brusquement des deux revolvers laissés sur le bureau et s’écria en les braquant sur ses deux clients:
– Haut les mains!… monsieur et dame…
Trouvant que Diana et Amaury ne s’exécutaient pas assez vite, il tira en l’air un coup de semonce.
Les deux aventuriers n’insistèrent pas davantage et s’empressèrent de gagner l’antichambre, puis l’escalier, toujours sous la double menace des brownings que l’héroïque Prosper dirigeait vers eux…
Après avoir fermé sa porte à double tour, Cocantin revint vers le messager de Judex…
– C’est bien, fit-il… Je suis content de toi.
– Moi aussi, répliquait le gosse, je suis content de vous.
– Comment t’appelles-tu?
– Le môme Réglisse.
– Ton vrai nom?
– J’en ai pas.
– Tu es donc sans famille?
– Probable.
Alors, Cocantin très ému le prit sur ses genoux comme il avait pris Jeannot; et, plein d’admiration pour le merveilleux gamin qui venait de lui donner une si belle leçon d’habileté et de vaillance, il le considéra avec bonté, sans rien dire et avec une expression de profonde émotion.
– À quoi que vous pensez? demanda bientôt le môme.
– Je pense, fit Prosper, que je pourrais avoir un enfant de ton âge.
– Et moi…, dit Réglisse, je pense que je pourrais avoir un papa comme vous.
Alors, Cocantin, qui l’avait embrassé, jetait un coup d’œil triomphal vers le buste de l’empereur, puis il murmura:
– Il ressemble au roi de Rome!…
Une demi-heure après, Roger remettait à Jacqueline… le petit Jean… qui se réfugiait tout joyeux dans les bras maternels…
Quant à Judex, il n’avait pas reparu…
Quel était le but de son mystérieux voyage?
SEPTIÈME ÉPISODE La femme en noir
I L’ÉPOUSE
Le château de la Ferté, qui s’élève à la lisière de la forêt de Dreux, au fond d’une longue avenue bordée de chênes de haute futaie, avait été construit vers le milieu du XVIIIe siècle par un de ces riches financiers qui, après avoir mené une existence des plus fastueuses, éprouvaient, au déclin de leurs jours, le besoin de se retirer dans leurs terres, parfois pour s’y préparer plus tranquillement au salut de leur âme, mais le plus souvent pour y réparer les ruines de leur santé compromise par des excès de toutes sortes.
En pleine campagne, à douze kilomètres de la ville, complètement isolé, il était devenu, sous la Révolution, la propriété d’un certain citoyen Poussard, fournisseur aux armées… Sous la monarchie de Juillet, il avait passé entre les mains du comte de Mériel qui en avait fait un rendez-vous de chasse… Puis… bientôt abandonné, il était tombé dans un état de ruine et de délabrement vraiment lamentable… jusqu’au jour, c’est-à-dire quinze ans environ avant que ne commence ce récit, où une femme en deuil, à l’allure de grande dame et dont le visage demeuré extrêmement jeune contrastait avec une magnifique chevelure blanche comme la neige, l’avait acquis de son dernier propriétaire, M. Forois, fabricant de produits chimiques, qui avait reculé devant les frais qu’entraîneraient la restauration et l’entretien d’un pareil domaine.
Six mois après, la comtesse de Trémeuse – c’était le nom de l’acquérante – s’installait dans sa nouvelle résidence, dont elle avait ordonné, réglé elle-même l’aménagement sobre, sévère même, transformant l’ancienne et brillante résidence du fermier général de Louis XV en un véritable lieu de recueillement et de prière…
Entourée de trois vieux serviteurs, un cocher, un valet de chambre et une cuisinière, ne recevant aucune visite, vivant dans l’isolement le plus absolu, ne manifestant sa présence dans ce coin de terre que par les nombreuses aumônes qu’elle faisait distribuer aux pauvres, ne sortant de sa maison que pour se promener seule dans les vastes allées de son parc ou pour s’asseoir, durant les beaux jours, sur une vaste terrasse qui domine la plaine, Mme de Trémeuse semblait, dans ses vêtements de deuil qu’elle ne quittait jamais, la personnification de la douleur qui veut rester cachée…
Dans le pays on l’appela bientôt la Femme en noir…
Comme on ne savait rien d’elle, quelques commères de village s’efforcèrent d’interroger ses serviteurs… Mais ceux-ci s’étaient toujours renfermés dans un mutisme qui n’avait fait qu’exacerber les curiosités… Puis, les années avaient passé. Les commères s’étaient lassées de voir leurs questions rester sans réponse… et autour de l’étrange châtelaine de la Ferté, un silence respectueux s’était établi… et nul ne s’était plus inquiété de cette femme si douloureuse et si belle.