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– Vous n’avez donc pas compris?…

– Que vous vouliez sauver votre mari.

– En vous faisant honte à vous-même.

– Et c’est ainsi que vous croyiez me désarmer?

– Oui, car je vous croyais un restant de cœur.

– Je n’en ai jamais eu.

– Vous êtes implacable.

– Comme vous l’avez été vous-même.

À ces mots, Mme de Trémeuse, malgré sa prodigieuse énergie, ne put retenir un sanglot.

Alors, d’une voix rauque… Favraut, qui était tout près d’elle… lui dit:

– Vous l’aimez donc bien cet homme?…

– Oui… je l’aime!

– Et vos enfants?…

– Je les adore!…

– Eh bien?…

Brutalement… cyniquement, le banquier voulut s’emparer des mains de la comtesse, tandis que des paroles abominables montaient à ses lèvres, amorce du plus honteux des marchés.

Mais Favraut ne continua pas.

Mme de Trémeuse s’était dégagée de son odieuse étreinte… et comme le marchand d’or voulait la ressaisir, la grande dame, en un sursaut d’indignation superbe, le frappa au visage.

Alors, au paroxysme de la rage, le banquier bondit sur elle… les mains en avant, comme pour l’étrangler.

Puis… soit qu’il se fût ressaisi à temps, soit qu’il eût été tout à coup intimidé malgré lui par le regard de mépris foudroyant que lui lança la fille des Orsini, le banquier grinça:

– Sortez… allez-vous-en… je ne veux plus vous voir… je vous hais, je vous exècre… je vous maudis!

Et, ouvrant lui-même la porte de son bureau, il attendit que la comtesse, toujours fière et refoulant noblement ses larmes… quittât cette pièce où venaient de se jouer, dans le plus tragique des conflits, l’honneur d’une femme et celui d’une famille… Et quand elle passa devant lui… il osa murmurer, lâcheté suprême:

– À bientôt… madame la comtesse!

Mme de Trémeuse ne trembla pas sous la menace. Elle s’en fut fière et digne.

Comme elle disparaissait dans l’antichambre… le marchand d’or eut un ricanement de hyène…

S’il avait aperçu le regard terrible de la comtesse, peut-être eût-il hésité à continuer, à achever son œuvre infernale; car les yeux de Julia Orsini ne pleuraient pas.

Fixes, brillants, terribles, ils reflétaient tout ce que peut contenir de haine un cœur humain…

Mais, tout à sa fureur, Favraut revint à son bureau… Et, s’emparant de son téléphone, il se mit à hurler dans l’appareil, en ponctuant chaque phrase de violents coups de poing sur le bureau:

– Allô… allô… Meyer… C’est vous!… Eh bien, lâchez sur le marché tout le paquet Trémeuse… Lâchez tout, tout, tout!

III LA VEUVE

Le jour même, l’effondrement en Bourse de M. de Trémeuse était un fait accompli…

Après la débâcle, le comte était rentré chez lui…

Sa femme, qui l’attendait, lui ouvrit tout grands ses bras… car elle avait lu sur son visage l’atroce réalité.

– Courage…, fit-elle avec une sublime simplicité… Nous travaillerons et nous lutterons ensemble pour élever nos deux fils et en faire des hommes dignes du nom qu’ils portent.

– Merci…, répondit M. de Trémeuse en serrant tendrement la comtesse contre lui.

Puis, tout en s’efforçant d’être calme, il reprit:

– Pardonnez-moi, Julia, de vous entraîner dans mon propre malheur.

– Ne parlez pas ainsi.

– Il ne nous reste plus rien… jusqu’à cette maison qui va être vendue.

– Qu’importe! Ne serons-nous pas toujours ensemble?

Mais, d’une voix sourde, M. de Trémeuse poursuivait:

– Oui, ensemble… à porter le poids de la honte.

– De la honte?

– Ma pauvre amie… vous ne connaissez pas l’opinion publique. Non seulement on ne me pardonnera pas d’avoir succombé, mais les nombreux et modestes actionnaires de mes sociétés minières resteront à jamais convaincus que je suis un malhonnête homme.

– Non, non, ce n’est pas possible, protestait violemment Mme de Trémeuse. Vous, l’être le plus loyal qui soit au monde! Vous, la victime d’une machination infâme!…

Mais la noble femme s’arrêta.

Pour rien au monde elle n’eût voulu ajouter aux tortures de son époux en lui laissant soupçonner la démarche qu’elle avait tentée auprès de Favraut, et surtout la scène abominable qui s’était déroulée dans le bureau du banquier.

Et… cherchant à communiquer au comte toute la belle flamme d’énergie qu’elle sentait flamber en elle, elle l’enveloppa d’un de ces admirables regards qui sont à la fois tout l’amour et toute la volonté; puis elle ajouta:

– Rappelez-vous que vous vous devez à vous-même autant qu’à vos enfants.

Sur un ton farouche… le gentilhomme répondit simplement:

– Je ferai mon devoir!…

Et mettant un long baiser au front de son épouse… il fit simplement:

– Merci… mon amie…

Sous prétexte d’écrire quelques lettres, il se retira dans son cabinet de travail.

À ce moment, Jacques et Roger, accompagnés par leur précepteur, revenaient du collège.

Mme de Trémeuse, avec cette fermeté d’âme qui la caractérisait, jugea qu’il était inutile de laisser ses deux fils dans l’ignorance de la catastrophe.

Elle les fit venir près d’elle.

Avec une grande simplicité d’expression, elle les mit au courant de la situation, terminant ainsi:

– Vous êtes assez grands tous deux pour comprendre quel est votre devoir.

À ces mots, Jacques et Roger s’étaient précipités dans les bras de leur mère et de leurs cœurs généreux un seul cri avait jailli:

– Pauvre père!

Et voilà qu’au même instant une détonation sourde retentit au premier étage.

Mme de Trémeuse a blêmi, et tandis que ses enfants, tremblants d’une instinctive épouvante, demeuraient figés sur place, elle gravit quatre à quatre l’escalier qui conduit au premier étage…

Elle va droit au bureau de son mari… Elle entre… M. de Trémeuse est étendu à terre… tenant encore, dans sa main crispée, le revolver avec lequel il vient de se frapper…

La comtesse affolée se jette sur lui… C’est en vain qu’elle cherche à le ranimer… La balle a traversé le cœur…

C’est fini!…

Sur la table, une lettre bien en évidence est adressée à Mme de Trémeuse; et lorsque celle-ci, revenue de son premier anéantissement, a la force de la décacheter, voici ce qu’elle lit:

Ma chère Julia,

Je meurs, parce que je ne veux pas que l’on puisse dire que le comte de Trémeuse a survécu à son déshonneur.

Vous me comprendrez, vous m’approuverez, j’en suis sûr! Car je ne fuis pas en lâche, je tombe en gentilhomme.

Dites-le à nos fils… Et puisse ce terrible exemple forger leur cœur à toutes les épreuves!