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Dites-le à nos fils… Et puisse ce terrible exemple forger leur cœur à toutes les épreuves!

Je leur adresse ma bénédiction suprême en même temps que je vous envoie mon dernier baiser.

COMTE PIERRE DE TRÉMEUSE.

… Une heure après, la jeune veuve, prenant ses fils par la main, les conduisait jusqu’au chevet du lit funèbre où reposait le corps de leur père.

Tous trois s’agenouillèrent… et longtemps prièrent en silence.

Mais en face du mort, la fille des Orsini s’était retrouvée tout entière.

Lorsqu’elle se releva… il n’y avait plus place en elle que pour la vengeance.

Désignant à ses fils celui qui avait été le meilleur des époux, elle leur dit d’une voix stridente:

– Votre père est la victime d’un bandit nommé Favraut. C’est lui qui, après l’avoir ruiné, a encore voulu son déshonneur. C’est lui qui lui a placé dans la main l’arme fatale. C’est lui qui l’a assassiné!

Et vibrant de toute la douleur humaine, elle imposa:

– Mes fils, jurez à votre père que vous le vengerez.

Dans un geste tout de résolution farouche, Jacques et Roger qui, eux aussi, avaient du sang corse dans les veines, s’écrièrent:

– Oui, mère… nous le jurons!

Quelques jours après ce drame horrible, au moment où Mme de Trémeuse se préparait à disparaître avec ses fils dans la plus modeste des retraites, un jeune homme qui se faisait appeler M. Bianchini, ingénieur, faisait demander à Mme de Trémeuse de lui accorder une entrevue pour une affaire extrêmement urgente.

À ce nom, la jeune veuve eut un mouvement de surprise.

Elle se rappelait que, quelques jours auparavant, elle avait entendu son mari dire à son secrétaire:

– Voilà trois mois que je suis sans nouvelles de Bianchini… Il a certainement dû lui arriver malheur… C’est mon dernier espoir qui s’envole.

Mme de Trémeuse donna l’ordre d’introduire immédiatement l’ingénieur en sa présence.

– Madame la comtesse… fit-il, je viens d’apprendre seulement la fatale nouvelle. J’en suis d’autant plus bouleversé que je vous apportais une très heureuse nouvelle. M. de Trémeuse m’avait envoyé, il y a deux ans, prospecter des terrains aurifères en Afrique. Après de longues et patientes recherches, au cours desquelles j’ai risqué cent fois ma vie, j’ai découvert une mine d’or d’une richesse fabuleuse…

Un cri déchirant échappa à la comtesse.

– Ah! monsieur… monsieur… pourquoi ne pas nous avoir prévenus plus tôt? Mon mari serait encore vivant!

– Madame, reprenait Bianchini qui avait peine à dominer son émotion, ne me condamnez pas avant de m’avoir écouté. Là-bas, j’avais acquis la certitude que j’étais épié, guetté, par un certain Debord, agent d’un banquier nommé Favraut.

– Encore… toujours cet homme, scandait la comtesse… dont le visage avait revêtu une expression de haine indicible.

– J’ai donc voulu, avant de câbler et d’écrire, m’entourer de toutes les précautions nécessaires… Car une indiscrétion, et dans ce pays lointain c’est chose courante, eût tout perdu… Ces misérables m’auraient certainement assassiné, afin de bénéficier de ma découverte et de nous la voler. Voilà pourquoi, ignorant les terribles événements qui se déroulaient ici, au lieu d’envoyer à M. de Trémeuse un message qui aurait pu être surpris en route, j’ai trouvé plus prudent et plus sage de venir moi-même lui apporter la nouvelle. Mais, sachez-le, madame, jamais je ne me consolerai de n’être pas arrivé à temps. Ce sera l’éternel chagrin de ma vie!

– Monsieur Bianchini, reprenait Mme de Trémeuse, vous avez agi suivant votre conscience… Je ne saurais vous en vouloir.

Et, tout en étouffant un sanglot, elle ajouta:

– Alors, nous voilà riches?

– À plus de cinquante millions.

– Monsieur…, reprenait Julia Orsini, dont les yeux brillaient d’une ardeur étrange, le dévouement dont vous venez de faire preuve à notre égard vous indique comme notre associé dans cette affaire. Dès demain, j’entends que tout soit régularisé en ce sens… Vous repartirez aussitôt en Afrique avec pleins pouvoirs. Je compte que mes fils auront en vous l’appui dont ils ont besoin.

Bianchini s’inclinait devant la noble femme, en disant:

– Leur fortune est faite… madame… J’en prends devant vous l’engagement solennel.

L’ingénieur n’avait nullement exagéré; sa découverte était vraiment prodigieuse…

Grâce à son intelligence qui était égale à sa loyauté, il sut en tirer promptement un parti encore plus considérable qu’il ne le soupçonnait lui-même… tenant vis-à-vis de la veuve et des fils du comte de Trémeuse bien au-delà de ses promesses.

Alors, en même temps qu’elle se consacrait entièrement à l’éducation de ses fils, la comtesse s’efforça d’intensifier en eux l’idée de vengeance qu’elle avait semée en leurs jeunes cerveaux… et ce fut ainsi qu’elle parvint à faire de Jacques et de Roger non pas seulement deux hommes de premier ordre, mais deux implacables justiciers…

Elle développa avec un art infini les aptitudes particulières de chacun… Jacques, que sa vaste intelligence prédisposait aux études approfondies, devint une sorte de savant, ouvert à toutes les idées modernes les plus hardies en même temps qu’un vrai philosophe dédaigneux de tout ce qui ne l’élevait pas au-dessus des misérables contingences humaines… Roger fut au contraire le type accompli du sportif infatigable, du plein-airiste intrépide, utilisant les merveilleuses qualités physiques dont il était doué…

Jacques fut la tête… Roger le bras… Tous deux s’adoraient… Unis par le même serment, ils eussent considéré le moindre différend entre eux comme un véritable sacrilège… D’ailleurs, ils s’étaient si bien assimilé la volonté de leur mère, qu’ils ne formaient plus avec elle qu’une véritable trinité de la vengeance unie en une seule pensée et ne vivant plus que par un même cœur… Parfois la comtesse sut modérer leur impatience. Elle voulait en effet frapper à coup sûr… Non seulement, il ne fallait pas que Favraut échappât au châtiment qu’elle lui réservait, mais elle tenait essentiellement que la peine fût aussi terrible que le crime avait été infâme…

Jacques et Roger qui avaient pour leur mère une vénération toute proche du fanatisme se laissèrent guider comme ils s’étaient laissé convaincre. Et lorsque la comtesse jugea que ses fils étaient suffisamment préparés et armés pour la lutte, après avoir dit à Roger: «Tu obéiras à ton frère comme ton frère m’obéira à moi-même»… du fond de son austère résidence, elle donna le signal des hostilités.

Pour la première fois depuis la mort tragique de son mari, elle eut un tressaillement de joie quand elle reçut de Jacques cette première lettre:

Chère maman,

Désormais, je m’appelle Vallières, je suis vieux, voûté, blanchi… Je rentre comme secrétaire chez Favraut… Nous serons vengés!

JACQUES.

Au bout d’un an seulement, elle recevait ce billet, encore plus bref que le précédent:

Le moment que j’attends depuis des années va venir… Favraut sera frappé le soir des fiançailles de sa fille.