Pour la première fois, l’ange du remords venait de le frôler de son aile.
Les trois bandits, c’est-à-dire Crémard, le docteur et le Coltineur, étaient arrivés à Paris avec leur prisonnier.
Diana et Amaury attendaient avec impatience le résultat de l’expédition.
Crémard était tout de suite monté leur dire:
– Ça y est! Le typard est en bas… on va vous le monter en douce.
– Et Moralès? interrogea la Monti.
– Il est resté au château.
– Ah! par exemple! Pourvu qu’il n’ait pas encore fait quelque sottise!
– Qu’importe! observait M. de la Rochefontaine tandis que Crémard s’éloignait. Nous tenons le banquier… c’est l’essentiel… Le reste est peu.
– Et me regarde…, acheva l’aventurière tandis que sa prunelle s’éclairait d’une lueur de meurtre.
Et elle ajouta:
– Il faudra à tout prix que je me débarrasse de ce Moralès… Il devient par trop insupportable.
Et comme Amaury de la Rochefontaine avait un signe de tête approbatif, elle observa:
– Laissons-le tranquille pour l’instant. Et préparons-nous à recevoir de notre mieux le brave banquier qui va être à la fois bien heureux et très surpris de nous devoir sa liberté!
Le docteur et le Coltineur apportaient leur homme toujours étroitement ligoté… qu’ils déposèrent au milieu du salon dans une vaste et confortable bergère.
– Je lui ai donné la dose massive…, expliquait le médecin. Cela valait mieux! De cette façon il n’a pas bronché… et il nous a laissés bien tranquilles pendant la route.
Tout en parlant, le praticien desserrait les liens et dégageait la tête du soi-disant Favraut… lorsqu’un cri de colère se fit entendre:
– Ce n’est pas lui! s’exclamait Diana en dévisageant l’ancien meunier des Sablons qui, sous l’action du puissant soporifique que lui avait administré le docteur, demeurait plongé dans une torpeur absolue.
Et en proie à une rage folle, l’aventurière hurla:
– Cet homme, je le reconnais! C’est Pierre Kerjean… C’est le père de Moralès!
– Nous avons été trahis! reprit Amaury, non moins furieux que sa terrible associée.
– Trahis!… Par qui? ripostait la Monti. Voyons… ce n’est certainement pas Moralès qui nous aurait livré son père à la place de Favraut. Quant à Judex, même pour nous jouer un mauvais tour, il n’irait pas s’exposer à perdre un si dévoué serviteur… car il sait très bien que quand je tiens ma proie, je ne la lâche jamais! Il y a là certainement un quiproquo, que je renonce à m’expliquer. Est-ce que la fatalité s’acharnerait contre nous? Eh bien, quoi qu’il en soit… je ne me tiens pas pour battue. Je continue la lutte!
Et, désignant Kerjean d’un geste plein de menace, elle s’écria:
– Pour commencer, il va falloir faire disparaître cet homme. Si, demain, on trouvait dans la Seine son cadavre débarrassé de ses liens, tout le monde croirait à un accident ou à un suicide.
– Diana! voulut interrompre Amaury.
– Vous! silence! imposa la Monti… On est avec moi ou contre moi. Il n’y a pas de milieu… et je ne connais pas les demi-mesures. Choisissez!
Dominé par l’aventurière, M. de la Rochefontaine courba la tête.
Le gentilhomme décavé acceptait de se faire complice de ces bandits.
Pierre Kerjean était irrémédiablement condamné.
IV LE NEZ RÉVÉLATEUR
Depuis la scène comico-tragique qui s’était déroulée dans son bureau, Cocantin avait senti s’opérer en lui une étrange et salutaire transformation morale.
Attendri par la douceur naïve de Jeannot, stimulé par le courage intelligent du môme Réglisse, il était devenu en quelques heures un autre homme…
Il ne lui en fallait pas davantage pour que, toujours sous les auspices de celui qu’il s’était donné pour maître, c’est-à-dire de Napoléon, il se mît à rouler dans son esprit les plus nobles et les plus audacieux projets.
Rassuré par ses rapports encore mystérieux mais excellents avec Judex, il se demandait si, lui aussi, n’avait pas à jouer un rôle dans toute cette affaire… et s’il n’était pas de son devoir d’honnête homme et de citoyen respectueux des lois de son pays de déclarer la guerre, de son côté, à ces gens qui avaient failli faire de lui le complice plus ou moins inconscient de toutes leurs turpitudes.
Comme il le disait, «il commençait à voir clair en lui-même» et à se rendre compte du rôle aussi ingrat que dangereux que la bande Diana Monti, Moralès, la Rochefontaine et Cie avait cherché à lui faire jouer dans le drame auquel un fâcheux hasard l’avait si intimement mêlé…
S’épouvantant devant les conséquences qu’aurait pu avoir pour lui un pareil entraînement, il se félicitait cordialement d’y avoir échappé, mettant d’ailleurs modestement sur le compte d’une intervention providentielle, ou plutôt napoléonienne, les événements heureux qui l’avaient fait dévier de la route où bien malgré lui, il s’était engagé.
Or, si Cocantin s’enflammait rapidement, il s’éteignait avec non moins de spontanéité. Ses passions n’étaient jamais de longue durée… Dès qu’il s’apercevait que ses aventures amoureuses pouvaient faire de lui une dupe… ou l’exposer à de graves ennuis et surtout à de réels dangers, toujours, suivant son expression, il «savait couper le mal par la racine». Or, ce n’était nullement chez lui affaire de volonté, mais bien de tempérament…
Voilà pourquoi, après avoir brûlé pour Diana du feu le plus incandescent, il en était arrivé subitement et sans transition aucune, à la détester furieusement… résumant ainsi son nouvel état d’âme par cette phrase qui sous son «pompiérisme prudhommesque», révélait néanmoins le fond excellent de son cœur:
– Une femme qui est capable de battre des enfants ne saurait être vraiment une amoureuse!…
À partir de ce moment qui allait être une heure décisive dans sa vie, le directeur de l’Agence Céléritas avait voué une haine sans merci à la Monti et à toute sa bande.
S’armant d’une farouche résolution, et se cuirassant de toutes les intrépidités, Prosper avait ainsi formulé les grandes lignes de son plan de campagne.
– Désormais, se dit-il, je n’aurai pas un instant de repos tant que je n’aurai pas démasqué ces bandits… tant que je ne les aurai pas livrés moi-même à la justice. Pour atteindre ce but, je suis décidé à tous les sacrifices d’argent et autres. Oui, quand je devrais risquer cent fois ma vie, rien ne m’arrêtera. Jour et nuit, nuit et jour, je serai sur leurs traces, je m’acharnerai à leur piste, et, s’il le faut, j’irai les relancer jusque dans leurs tanières.
Et Cocantin, très loyalement, très énergiquement, se mit aussitôt en devoir de réaliser ce plan qui, bien que très vague, n’en reposait pas moins sur les meilleures intentions.
Mais cette fois, au lieu de s’adresser uniquement à son habituel inspirateur, le directeur de l’Agence Céléritas résolut de prendre modèle sur les policiers passés et présents qui ont illustré leur profession de leurs exploits sensationnels.