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Judex, accompagné de Cocantin qui, après avoir assuré son poignard entre ses dents, avait pris dans chaque main un revolver, s’acheminait déjà vers la porte de l’immeuble… lorsqu’il s’arrêta.

Un bruit de voix s’élevait dans le vestibule…

– Ce sont eux, fit Jacques, qui se jeta aussitôt avec Prosper dans l’encoignure de la porte cochère qui avait déjà abrité le directeur de l’Agence Céléritas.

La porte s’ouvrit, livrant passage à Crémard, qui sauta sur son siège… puis au docteur et au Coltineur, qui étendirent sur les coussins le vieux Kerjean, de plus en plus étroitement ligoté… et enfin à Amaury de la Rochefontaine, qui prit place à côté du wattman.

À peine celle-ci démarrait-elle… que Judex, sans perdre une seconde, courait vers son auto, y faisait monter Prosper; et, après avoir murmuré quelques brèves paroles à l’oreille de son chauffeur, s’installait près du détective tout en lui disant:

– Je crois, cher monsieur Cocantin, que je vais vous faire assister à un spectacle peu ordinaire…

*
* *

L’auto des bandits filait à une belle allure. Celle de Judex n’avait d’ailleurs aucun mal à la suivre à une distance suffisante pour ne point se faire remarquer… sans toutefois la perdre un instant de vue.

Mais il était facile de deviner que son mécanicien était entièrement maître de la route et qu’il n’aurait qu’un très léger effort à faire au cas où il voudrait la rejoindre et même la dépasser.

Le chauffeur de Judex, qui obéissait certainement à des instructions très nettes, semblait pour l’instant uniquement décidé à conserver ses distances. Ce fut ainsi que les deux voitures, après avoir traversé une partie de la capitale, franchirent la porte Maillot et traversèrent le bois de Boulogne, se dirigeant vers la Muette pour gagner les bords de la Seine, où, suivant les instructions de Diana, les sinistres coquins qui s’étaient fait ses complices, comptaient précipiter l’infortuné Kerjean…

Mais… Judex n’allait pas leur en donner le temps…

En effet, tandis que les deux voitures roulaient sur la vaste chaussée déserte qui descend vers le fleuve, Jacques de Trémeuse lança un simple mot dans le cornet acoustique dont l’autre extrémité aboutissait près de l’oreille du chauffeur.

Celui-ci accéléra aussitôt son allure… En quelques instants, il arriva à la hauteur de l’auto poursuivie, la dépassa… et alors, dans une manœuvre extraordinaire, après avoir couvert une cinquantaine de mètres… le wattman donna un violent coup de volant à gauche… barrant carrément la route à Crémard qui, stupéfait, fit instinctivement manœuvrer ses freins… s’arrêtant à quelques centimètres de la première voiture.

Judex et Cocantin avaient aussitôt bondi à terre… Revolver au poing, ils se préparaient à donner l’assaut à leurs adversaires. Mais ceux-ci n’étaient pas hommes à se laisser prendre sans opposer une vive résistance. Déjà, Amaury, sautant en bas de l’auto, fonçait sur eux… déchargeant son browning dans la direction de Judex… qu’il avait, sinon reconnu, tout au moins deviné. Mais presque en même temps plusieurs autres détonations retentirent.

C’était Cocantin qui «donnait» avec toute son artillerie.

L’un des coups, tout au moins, avait porté; car M. de la Rochefontaine s’effondrait sur la chaussée, le front troué d’une balle, tandis que le docteur et le Coltineur se défilaient prudemment dans la nuit… vite rejoints par Crémard qui avait jugé prudent d’abandonner sa voiture et son colis. Aidés par leur wattman, Judex et Cocantin transportèrent aussitôt Kerjean dans leur voiture et reprirent la route du Château-Rouge.

Judex, après avoir dégagé l’ancien meunier des Sablons, s’efforça, aidé de son mieux par le détective, de le ramener à la vie. Bientôt, le père de Moralès rouvrit les yeux… En voyant Jacques près de lui, une expression de sérénité se répandit aussitôt sur son visage.

Mais presque aussitôt ce fut une angoisse douloureuse, mortelle, qui se révéla dans son regard.

Un nom… un cri… un sanglot… jaillit de ses lèvres toutes blanches:

– Mon fils!

– Rassurez-vous, mon ami, fit Judex avec un accent de bonté infinie: Favraut est toujours dans les souterrains de Château-Rouge.

À ces mots, Kerjean parut respirer plus librement… Sa main étreignit fiévreusement celle de l’homme qu’il s’était donné pour maître… puis ses paupières se refermèrent, et il parut retomber dans une profonde torpeur.

– Le pauvre homme! fit M. de Trémeuse… comme il va souffrir quand il saura toute la vérité!

Et Cocantin, qui ne cessait de regarder Jacques avec l’admiration la plus illimitée, fit à voix basse, mais avec une expression de ferveur touchante:

– C’est étonnant ce que ce Judex ressemble à Bonaparte!…

NEUVIÈME ÉPISODE Lorsque l’enfant parut

I LA VILLA DES PALMIERS

Vers dix heures du matin, sous l’éblouissante clarté d’un soleil radieux, une vaste et confortable berline automobile, toute couverte de poussière, stoppait devant l’entrée principale d’une riche villa de la côte méditerranéenne, située en plein golfe de Saint-Tropez, à une brève distance du joli petit port de Saint-Maxime.

Un jeune homme de haute taille à l’allure aristocratique, vêtu avec la plus sobre élégance et qui, depuis un moment, semblait guetter avec impatience l’arrivée de la voiture, se précipita, demandant au wattman qui lui souriait affectueusement:

– Eh bien… frère?

– Tout s’est admirablement passé.

– Aucun incident?

– Aucun.

– Et lui?

– Il va aussi bien que possible.

Tandis que l’habile chauffeur qu’était Roger de Trémeuse, sautait à bas de son siège, Judex, d’un geste brusque, ouvrait la portière… et se trouvait en face d’un homme d’un certain âge, aux traits accentués, énergiques, à la barbe et aux cheveux presque blancs. Celui-ci fit aussitôt, en lui désignant un homme qui, vêtu d’un costume d’intérieur en drap sombre, coiffé d’une casquette de voyage, était étendu sur une sorte de lit-couchette et semblait dormir paisiblement:

– Vous voyez, monsieur, que nous avons entièrement suivi vos instructions, et que nous vous ramenons votre prisonnier dans le meilleur état possible.

– Avec mon frère et vous, Kerjean, j’étais tranquille.

Et regardant Favraut, dont le visage soigneusement rasé révélait un calme parfait, l’ancien meunier des Sablons ajouta:

– Grâce au stupéfiant que nous lui avons fait prendre au départ, il a été très sage… D’ailleurs, depuis qu’il a pleuré, il n’est plus le même homme… Sa folie est devenue très douce… Plusieurs fois, il est revenu à lui en cours de route… Il n’a fait entendre aucune protestation… Il ne s’est livré à aucun mouvement de colère… Il nous a simplement demandé s’il verrait bientôt son petit-fils. Nous lui avons répondu que oui… Alors, il n’a plus rien dit et il s’est tenu tout à fait tranquille.

– Durant le trajet, vous n’avez fait aucune rencontre fâcheuse?

– Nous avons scrupuleusement suivi l’itinéraire que tu nous avais indiqué, intervenait Roger… Évitant les grandes agglomérations, nous avons roulé principalement la nuit, et choisi dans la journée, pour nous reposer, des coins isolés qui nous mettaient à l’abri de toute indiscrétion possible.