Le banquier laissa échapper:
– Je ne voudrais pas m’en aller sur ce navire… sans ma fille et sans mon petit-fils.
Aussitôt… l’infernale créature reprit sur un ton plein d’hypocrite bonté:
– Je comprends si bien ce sentiment… que j’allais vous proposer de les emmener avec vous… Mais il va falloir agir avec une extrême prudence. Judex s’appelle en réalité Jacques de Trémeuse…
– Jacques de Trémeuse! tressaillit Favraut qui, à mesure que sa raison lui revenait, commençait à reconstituer les phases terribles de sa captivité.
– Afin de se mettre à couvert et de dérouter tout soupçon… il s’est, en quelque sorte, constitué le protecteur de votre fille qui s’est laissée prendre au piège… et lui a accordé toute sa confiance.
– La malheureuse!
– On ne peut pas dire qu’elle soit précisément sa prisonnière, mais en tout cas votre ennemi la considère, en cas de danger, comme le plus précieux des otages, tout en lui laissant une liberté relative dont nous allons d’ailleurs nous empresser de profiter.
– C’est cela…, approuvait le marchand d’or. Dites-moi ce qu’il faut faire… Je suis encore tellement brisé… que, par moment, il me semble que je n’ai plus la force de penser.
– Alors, écoutez-moi bien.
– Diana… je vous devrai plus que la vie.
L’aventurière, tendant au banquier une feuille de papier et un stylographe, lui dit tout en achevant de le fasciner avec son plus captivant sourire:
– Écrivez à votre fille de venir vous retrouver avec son enfant… Cela suffira. Je me charge, moi, de lui faire parvenir secrètement la lettre… Dans une heure, elle sera près de vous!
– Encore merci!
Tandis que, faisant appel à toute sa volonté, à son énergie, Favraut commençait à tracer quelques lignes hésitantes, Diana, s’approchant du capitaine Marteli qui surveillait la manœuvre, lui dit:
– Nous ne partirons que demain matin.
– Et pourquoi?
– Je vous le dirai. Ce soir, vers dix heures… je descendrai sur le quai… avec vous…
– Il y a donc encore de l’ouvrage à faire? interrogea le bandit de la mer.
– Et de «la belle», ricana atrocement l’aventurière, qui ajouta entre ses dents: Cette fois, ma belle Jacqueline, toi et ton héritier, vous ne m’échapperez pas!
DIXIÈME ÉPISODE Le cœur de Jacqueline
I OÙ VALLIÈRES REPARAÎT
– Madame!… Madame! s’écriait Jacqueline Aubry… en sanglotant dans les bras de Mme de Trémeuse, je vous en prie… laissez-moi repartir pour Paris… Là, je m’adresserai à des hommes puissants qui m’aideront, j’en suis sûre, à dissiper cette terrible énigme.
– Calmez-vous… ma chère enfant, suppliait la comtesse… Mon fils Jacques vous a promis de vous rendre votre père… Je le connais… il tiendra parole…
– Certes, j’ai confiance en lui, mais quels que soient son courage et sa bonne volonté, en se heurtant à cette force mystérieuse qui semble si redoutable… ne va-t-il pas lui-même au-devant de grands dangers?… Pourra-t-il les surmonter?… Ne succombera-t-il pas à la tâche… victime lui-même de la colère et de la haine de Judex? Voilà pourquoi, après avoir si longtemps gardé le silence, j’estime que mon devoir est de parler.
– Gardez-vous-en bien, ma pauvre petite amie, observait Julia Orsini.
– Pourquoi, madame?
– Parce que dans l’intérêt de votre père, pour son salut… pour son honneur… il ne faut à aucun prix mêler la police à cette affaire.
Faisant asseoir la fille du banquier près d’elle, sur un grand canapé d’osier, tout au fond d’une véranda fleurie qui donnait sur la mer, Mme de Trémeuse poursuivit sur un ton d’affection sincèrement maternelle:
– Je m’en rapporte à vos touchantes confidences… Vous m’avez dit vous-même que le passé de votre père n’était pas exempt de reproches.
– Hélas!
– Il est donc inutile, par une démarche précipitée, de rendre public ce drame qui doit à tout jamais rester dans l’ombre.
– Ah! madame… madame… c’est affreux… Mon pauvre père… quand on pense… qu’il était ici… tout près de moi… N’est-ce pas la Providence qui nous a rapprochés?… N’est-ce pas elle qui a conduit jusqu’à lui… mon enfant… son petit-fils montrant ainsi que l’expiation avait assez duré… et que la justice des hommes devait s’incliner devant la justice de Dieu?
– Votre père est vivant…, reprenait la femme en noir. C’est un fait assez rassurant par lui-même pour ouvrir votre cœur aux plus légitimes espérances.
– Certes… madame…, mais qui me dit que Judex, se sentant découvert…, ne l’aura pas conduit dans une prison tellement secrète, que nul ne pourra jamais la découvrir?
Mme de Trémeuse, conformément au plan qu’elle avait arrêté avec ses deux fils, déclarait avec force:
– Je suis sûre que Judex n’est pour rien dans la disparition de M. Favraut.
– Madame, que me dites-vous là? s’exclamait Jacqueline, en pâlissant encore davantage.
– Ma chère enfant, reprenait Julia Orsini, avec un accent d’autorité qui se tempérait du plus délicat intérêt et de la plus affectueuse bienveillance, je vous dois la vérité! L’homme que nous avons trouvé ligoté dans le jardin de la villa des Palmiers a consenti à sortir enfin de ce mutisme dans lequel il semblait vouloir à jamais se renfermer; et voici ce qu’il nous a révélé: Judex, qui avait à se venger du banquier Favraut…, avait résolu de le tuer. En faveur de votre geste si sublimement généreux… pour vous, pour votre fils, rien que pour vous, il s’est décidé à lui laisser la vie… et il l’a condamné à la prison perpétuelle. Mais, bientôt, votre père est tombé malade… très malade…
– Mon Dieu!
– Judex… toujours pour vous… l’a fait transférer, du cachot où il le gardait… à l’abri de toute investigation humaine… dans cette villa, où votre fils l’a retrouvé. Et alors… il s’est passé un fait surprenant… inattendu… qu’il faut que je vous révèle… Tandis que votre petit Jean, messager de la Providence… comme vous le dites si bien, venait vous annoncer qu’il avait retrouvé son grand-père… des individus pénétraient dans le jardin de la villa des Palmiers, se jetaient sur le gardien que Judex avait chargé de veiller nuit et jour sur M. Favraut… et l’emmenaient dans une direction que, jusqu’à ce moment, il a été impossible de préciser.
– Sait-on quels sont ces gens?
– On le sait.
– Ils s’appellent?
– Diana Monti et Moralès… et ils ne sont autres que l’ex-institutrice Marie Verdier et son amant qui, déjà par trois fois, ont tenté de vous assassiner.
– C’est épouvantable!
– Laissez-moi finir, mon enfant. Forts de ce renseignement, Jacques et Roger se sont mis immédiatement en campagne… Ils ont déjà recueilli des indications précieuses… Je ne peux que vous le répéter: consolez-vous et espérez.
– Mais ce serviteur de Judex vous a-t-il dit…?
– Il a refusé énergiquement de nous donner le plus petit détail… Mais, d’une voix qui tremblait légèrement, il a cependant ajouté: «Judex n’est pas un homme… c’est toute une famille, qui a voulu se venger.»