Elle s’étire, cherche machinalement le corps de Bertrand à côté du sien. Mais il n’est pas là.
Ce soir, sans doute. La nuit prochaine, elle l’espère. Elle l’attend.
S’il est là, elle pourra dormir sans aucune aide. C’est à cet instant qu’elle prend la décision.
— Ce soir, je lui demande de vivre avec moi. Ce soir sera un grand soir…
Cloé est étonnée par ce qu’elle vient de murmurer. Elle se demande soudain si son souhait n’est pas le simple fruit de la peur. Avoir un homme à la maison pour repousser l’Ombre loin d’elle ? Non, bien sûr que non. Son désir n’a rien à voir avec le démon qui rôde autour d’elle. Elle a seulement envie que Bertrand soit près d’elle parce qu’il lui manque. Peut-être aussi parce qu’elle aspire à une certaine stabilité. Elle vieillit, sans doute.
Former un couple, un vrai. Avoir des projets, partager tout, même le quotidien.
Elle sait combien c’est périlleux. Mais elle sait aussi que Bertrand finira par se lasser de cette relation épisodique et fragile.
Bien sûr, il hésitera peut-être. Il pourrait même refuser. Mais au moins, il réalisera à quel point elle tient à lui. Et pourra accepter plus tard, une fois qu’il y aura réfléchi.
Forte de sa résolution, Cloé s’extirpe des draps et ouvre les rideaux opaques, découvrant un jour gris qui rechigne à se lever. Son estomac la brûle un peu ; Caro est toujours aussi piètre cuisinière ! Mais ses goûts en matière d’hommes se sont en revanche améliorés. Pensée furtive pour Quentin, ce mec un peu ténébreux, un peu mystérieux. Pas vraiment beau, loin d’être moche. Charmant, c’est certain.
Cloé attrape son peignoir, l’enfile sur sa peau refroidie par l’absence. C’est alors que quelque chose attire son regard. Sur sa table de chevet, elle a abandonné ses boucles d’oreilles et sa bague en rentrant cette nuit. Autour, formant un cœur, brille le collier assorti. Cloé s’en saisit d’une main tremblante.
— Mon Dieu, murmure-t-elle.
Impossible qu’elle ne l’ait pas vu hier soir.
Elle retombe doucement sur le lit, fixant le bijou qui scintille au creux de sa paume.
— Soit je deviens vraiment folle, soit…
Il est venu ici. Pendant que je dormais.
Une fois encore, elle ne saurait dire quelle hypothèse est la plus effroyable.
Cloé laisse le collier couler entre ses doigts et glisser à ses pieds. Long serpent étincelant, venimeux.
Annonciateur de mort.
La nuit aux urgences d’un grand hôpital qui ressemble à une gigantesque usine.
Gomez, sur une banquette en plastique noir, dans un couloir gris, assiste sans le voir au ballet incessant des blouses blanches. Les seules images qui passent en boucle dans sa tête sont celles de Laval heurté, écrasé, laminé par cette voiture. Son corps inanimé, ses jambes broyées. Son crâne ouvert, ses yeux fermés.
— Alex ? Pourquoi tu ne m’as pas appelé plus tôt ?
Gomez redresse la tête sur ordre de cette voix familière. Maillard, debout devant lui.
— Tu es blessé ?
Le commandant pose machinalement un doigt sur le pansement qui orne sa tempe, là où la crosse s’est abattue sans pitié.
— C’est rien.
— Comment va Laval ?
— Il est en train de mourir.
Maillard se laisse tomber à côté de lui, sous le choc.
— Raconte, ordonne-t-il au bout d’un long silence.
— Je peux pas…
— J’ai envoyé ton équipe chez Nikollë.
Gomez n’a aucun espoir.
— Il s’est tiré, confirme le commissaire. Avec armes et bagages. Envolé… Sans doute en route pour son pays. Quant à Bashkim, j’imagine qu’il a fait de même. Ils perquisitionnent l’appartement de Nikollë, bien sûr, des fois qu’il ait oublié quelque chose d’intéressant dans la précipitation. Mais je ne me fais pas d’illusions.
Le commandant est défiguré par l’angoisse et la haine. Laval va mourir. Pour rien, en plus.
Deuxième coup. Presque aussi violent que le premier. De quoi l’achever.
Pourtant, son cœur bat encore. Que faudra-t-il pour qu’il s’arrête enfin ?
— Tu n’aurais pas dû reprendre le boulot si vite, dit Maillard comme s’il se parlait à lui-même.
— Tu crois que je suis responsable ?…
— Le responsable, c’est Bashkim. C’est lui qui conduisait la caisse, non ?
— T’as raison, c’est moi le coupable, murmure Gomez. Tout est ma faute.
— Non, à ce compte-là, c’est la mienne, soupire le divisionnaire.
— Tu sais rien ! s’écrie Gomez. T’étais pas là quand…
— C’est moi le coupable, s’entête Maillard. J’aurais pas dû te laisser revenir si vite, après…
— Arrête ! coupe violemment Alexandre. J’ai tué ce gosse.
Il se lève, le commissaire reste pétrifié sur sa banquette.
— J’ai tué ce gosse, répète froidement Gomez. Et je n’ai aucune excuse.
Sauf que c’est moi que j’ai voulu tuer.
La mort n’est pas une fille facile. Elle se refuse à ceux qui la veulent, se donne à ceux qui la repoussent.
Gomez se rassoit, appuie son crâne douloureux contre le mur. S’il pouvait exploser, imploser. Laissant sa cervelle retapisser les murs gris de ce maudit couloir.
Maillard hésite quelques secondes, puis pose finalement sa main sur l’épaule d’Alexandre.
— Ne craque pas, s’il te plaît. Tes hommes vont arriver, ils n’ont pas besoin de ça.
Cloé est toujours assise sur son lit. Elle ne s’est même pas habillée, n’a même pas pris son café. Elle regarde les minutes s’égrainer sur le radio-réveil. Chiffres rouges qui ne veulent plus dire grand-chose.
Il est venu, pendant que je dormais.
Elle a finalement choisi cette conclusion. Peut-être moins effrayante que la folie.
Il est venu, dans ma chambre. Alors que j’y étais. Assommée par le somnifère.
Il m’a peut-être touchée.
Bien sûr qu’il m’a touchée.
Un interminable frisson glace sa peau. Sensation terrible.
Celle du viol.
Viol de son domicile, de son intimité. Viol de sa nuit, de ses rêves.
Elle n’a même pas songé à vérifier que la maison était déserte. Elle sait, d’instinct, qu’il n’est plus là. Qu’il est parti avant qu’elle se réveille. Mais elle sait aussi qu’il reviendra. Qu’il n’en restera pas là. La seule chose qu’elle ignore, c’est ce qu’il veut.
La désaxer ? L’assassiner ?
Elle récupère le P38, le garde sur ses genoux. Désormais, elle le mettra sous son oreiller la nuit. Sauf si Bertrand est là, bien sûr.
Mais oui, il sera là.
Dernier espoir.
Cloé se souvient brusquement qu’elle a un travail. Qu’on l’attend, quelque part.
Mais elle ne se souvient plus comment on trouve la force d’y aller. Alors, elle reste là, prisonnière de cette chambre.