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Prisonnière de l’Ombre.

Prisonnier de cet hôpital, de ces interminables couloirs, Gomez n’a pas pu rentrer chez lui. Comme si, en abandonnant Laval, il signait son arrêt de mort.

De toute façon, il ne sait plus où aller.

Au bureau ? La culpabilité et la honte l’empêcheraient de franchir les murs du commissariat.

Chez lui ? Même leur appartement lui semble un refuge bien dérisoire.

Le seul refuge dont il rêve, ce sont ses bras. Mais elle n’est plus là. Partie en fumée.

Tout ce qu’elle était se résume à ça. Tout ce qu’ils ont vécu se termine comme ça.

Normal, en somme. La mort est le seul point final jusqu’à preuve du contraire.

C’est juste arrivé plus tôt que prévu.

Quelque part, non loin de lui, le Gamin se bat. Résiste. Il veut vivre, Alexandre le sent. Comme si un fil invisible les reliait. Pourtant, les médecins se montrent pessimistes sur ses chances. Traumatismes multiples, dont un crânien, fractures ouvertes aux jambes, enfoncement de la cage thoracique. Sans compter les deux vertèbres brisées, les organes écrasés… Un miracle qu’il soit encore en vie.

Une abomination, peut-être.

Car s’il revenait d’entre les morts, il tiendrait sans doute plus du légume que de l’homme.

Gomez avale un liquide censé être du café, acheté à la machine plantée dans le hall d’entrée.

Il n’a pas encore pu voir le Gamin. Ça vaut peut-être mieux.

Alors qu’il se rassoit sur sa banquette, il aperçoit son adjoint au bout du couloir. Le capitaine Villard s’installe à côté de lui, sans un bonjour.

— Des nouvelles ?

— Négatif.

— Sa sœur devrait arriver demain, annonce Villard. Elle vit en Nouvelle-Calédonie, prend le premier avion.

— Et ses parents ? s’enquiert Alexandre.

— Son père est mort, sa mère à l’hosto… Alzheimer. Elle se souvient même plus de lui.

Gomez réalise qu’il ne savait quasiment rien de Laval.

Je suis le dernier des salopards. Une ordure, comme Bashkim finalement.

— Il avait une copine, non ?

— Je crois pas, répond Villard. En tout cas, il ne nous en avait jamais parlé et personne ne s’est manifesté.

Gomez se souvient de la belle histoire d’amour, racontée entre deux bières au pub. Une fable, sans doute, inventée pour lui faire plaisir. Car le Gamin s’intéressait à lui. Il était généreux. Intelligent et drôle.

C’était un mec bien. Et je l’ai tué.

— Tu devrais rentrer chez toi, ajoute le capitaine.

Il ne lui propose pas de revenir au bureau. Ils n’ont plus besoin de lui.

— Pour quoi faire ?

— Et ici, tu restes pour quoi faire ? Tu comptes le réanimer en moisissant dans ce couloir ?

Alexandre serre les dents, son visage se durcit encore.

— Fous-moi la paix.

Puis, sans crier gare, c’est l’attaque. Celle que Gomez attendait depuis un moment déjà.

— Qu’est-ce qui t’a pris d’intervenir dans ces conditions, hier soir ? Pourquoi tu nous as pas appelés ? T’es devenu barge, ou quoi ?

Cette fois, ce sont les poings que serre le commandant.

— J’ai toujours été barge.

— Peut-être. Mais avant, tu ne jouais pas avec la vie de tes hommes.

— Fous le camp.

Villard se lève, considérant son chef avec une colère mâtinée de tristesse.

— Tu perds les pédales, Alex.

— Dégage, je te dis.

Gomez se met debout à son tour, jaugeant son adversaire. Conscient qu’il ne fait pas le poids face au commandant, Villard abandonne la lutte. De toute façon, lui mettre son poing dans la figure ne ressusciterait pas Laval.

— Je reviens demain. Je dois assurer l’intérim. S’il y a du nouveau, appelle-moi. Même si c’est une mauvaise nouvelle et que c’est au milieu de la nuit.

— Bien sûr, acquiesce Gomez.

Il regarde s’éloigner son adjoint avec l’envie de le rattraper, de s’excuser. De lui dire à quel point il a mal, lui aussi.

— Commandant ?

Alexandre tourne la tête vers le médecin qui s’est approché en silence.

— Vous pouvez le voir quelques instants, si vous le souhaitez.

Son cœur s’emballe. Alors qu’il le croyait mort.

Ils s’engagent dans un de ces fameux couloirs, un autre.

— Je préfère vous prévenir, commandant, vous risquez d’être choqué.

— J’étais avec lui quand c’est arrivé, rappelle Gomez.

— Mais là, c’est pire, annonce le toubib. Alors accrochez-vous.

Le médecin ouvre une porte, Gomez le suit.

— Impossible de rentrer, vous pouvez le voir à travers la vitre.

Gomez s’approche de la cloison de verre et comprend soudain ce qu’a voulu dire l’interne.

Pire, oui.

Monstrueux, même.

Laval est méconnaissable. Son visage n’a plus grand-chose d’humain. Difforme, effrayant. Une gueule de noyé repêché au bout de quinze jours. Cerné d’engins barbares, des aiguilles plantées dans chaque bras, un tuyau enfoncé dans la gorge, le Gamin ressemble à un amas de chairs à vif. Son torse en partie bandé se soulève au rythme de la machine.

— Il… souffre ? murmure Gomez.

Le toubib observe lui aussi son patient. Avec l’indispensable indifférence.

— Il est dans le coma. Je ne peux pas vraiment vous dire. On fait ce qu’il faut pour soulager la douleur en tout cas.

— S’il s’en sort… comment… comment sera-t-il ?

— Là non plus, je ne peux pas vous dire. La seule chose certaine, c’est qu’il ne marchera plus jamais normalement. On a été obligés…

Gomez ferme les yeux un instant. Les rouvre aussitôt. Il doit le regarder. Affronter.

— On a été obligés de l’amputer d’une jambe, poursuit le médecin. Au niveau du genou. Pour les autres séquelles, il faudra attendre son réveil pour être fixé. Mais je ne vous cache pas que les chances qu’il revienne sont assez minces. Toutefois, rien n’est désespéré. Il est jeune, en bonne santé… Enfin, il était en bonne santé, je veux dire. Une solide constitution. Alors, le miracle peut se produire.

Il y a bien longtemps qu’Alexandre ne croit plus aux miracles.

— Il faut que je vous laisse. Vous avez dix minutes. Ensuite, merci de retourner dans le couloir pour ne pas gêner le service. Bon courage, commandant.

Gomez reste pétrifié derrière la vitre. Il y pose ses deux mains à plat, puis son front.

— Accroche-toi, Gamin. Ne meurs pas, s’il te plaît.

Les larmes arrivent, creusant un sillon d’humanité sur ce visage de pierre.

— Je te demande pardon… Tu m’entends ? Oui, je sais que tu m’entends. C’est pas vraiment ma faute, tu sais. C’est à cause de Sophie… Non, je n’ai pas d’excuses, tu as raison. Je voudrais tellement être à ta place !

— Monsieur, il ne faut pas rester là, ordonne une voix féminine.

L’infirmière le prend par les épaules, le reconduit vers la porte. Il se laisse faire, incapable de la moindre rébellion.

— Vous croyez qu’il pourra me pardonner ?

La femme le considère d’un air désolé. Elle ouvre la porte, le pousse doucement vers la sortie.

Un petit vent frais permanente l’eau grise. Aussi grise que le ciel.