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Dans la salle de bains, elle appuya sur le commutateur, s’observa dans le miroir. Ses traits n’étaient pas si désagréables. Qu’est-ce qui n’avait pas fonctionné ? Pourquoi avait-elle raté chaque station de son existence ? Le terminus était déjà là alors que rien, ou presque, n’était survenu dans sa vie.

D’un geste, elle arracha sa perruque.

Elle ricana en découvrant son crâne pointu dans la glace.

II

Combattre

28

10 heures. Boulevard périphérique, porte Maillot.

Au volant de sa Subaru, Passan slalomait entre les voitures, le deux-tons hurlant. Il s’était réveillé une heure auparavant, en pleine hallucination. Un fœtus écorché sortait du ventre de Naoko. Elle lui souriait et murmurait des paroles en japonais. Il avait mis plusieurs minutes à retrouver ses repères. Douche. Café. Costume. Des courbatures meurtrissaient ses membres. La nausée du manque de sommeil. L’oppression de la peur…

Freud disait qu’un « cauchemar est la réalisation franche d’un désir repoussé ». Passan tenait le Viennois pour un vrai génie mais parfois, il déconnait sec. Les caillots sanglants, les muscles luisants, les yeux énormes jaillissant de l’entrejambe de Naoko : aucune chance qu’il y ait là matière à désir refoulé.

Porte de Champerret.

Il prit la bande d’arrêt d’urgence et remonta la file des véhicules. Après l’inspection minutieuse de sa propre maison, il avait laissé des hommes rue Cluseret et était retourné dans son trou, à Puteaux, abandonnant Naoko dans la villa profanée. Depuis ce matin, des flics surveillaient l’école.

La vision de sa femme, debout devant son portail, lui avait laissé un goût ambigu au fond de la gorge. Une question lancinante lui incisait les nerfs. Aimait-il encore Naoko ? Certainement pas. Mais il n’avait plus le choix. Depuis longtemps, elle faisait partie de lui. Elle était sa famille.

Porte de Clichy.

Orphelin, il n’avait jamais compté que sur lui-même. Il avait musclé son corps, enrichi son cerveau. Il s’était inventé des règles, des cadres, des valeurs. En rencontrant Naoko, il avait dû apprendre à partager cette forteresse. La Japonaise avait un caractère bien trempé mais elle restait fragile, vulnérable. Il avait mis du temps à l’englober au sein de son système de survie. Progressivement, ils étaient devenus à eux deux une vraie machine de guerre.

Porte de Clignancourt.

À la naissance des garçons, il avait fallu tout recommencer. Nouveau morcellement. Nouvelle fragilité. Il était Shinji. Il était Hiroki. Il était redevenu, malgré tous ses efforts, un être craintif et exposé. Il vivait désormais comme tous les parents, sous l’emprise d’une constante appréhension. Il se réveillait la nuit pour un détail. Ou à cause d’un cauchemar : Hiroki chutait dans un escalier, Shinji ratait une dictée, l’un ou l’autre sanglotait derrière une porte close — et il ne pouvait rien faire. Il ouvrait les yeux dans la nuit, trempé d’angoisse, apercevait la forme du .45 glissé dans son holster de cuir et mesurait le gouffre de son impuissance.

Porte de la Chapelle.

Maintenant, le cauchemar était devenu réel. La menace s’était concrétisée. Avant de s’écrouler, il avait encore passé des coups de fil, lancé des sondes, secoué l’état-major, afin de vérifier qu’aucune évasion n’avait été signalée ou un quelconque acte bizarre notifié. Rien, bien sûr. D’ailleurs, il n’avait plus besoin d’autres pistes.

Le crime était signé. Le fœtus, c’était du Guillard tout craché.

Porte d’Aubervilliers.

Il prit la bretelle et découvrit l’imbroglio du quartier rénové, qui n’avait plus rien à voir avec la friche industrielle de jadis, ponctuée d’entrepôts vétustes et d’usines fermées. C’était désormais une immense zone commerciale à l’américaine. Le Millénaire n’était pas achevé mais il brandissait déjà son drapeau spécifique, comme si on pénétrait ici dans une principauté dédiée aux loisirs et à la consommation. Entre les chantiers en effervescence, les coques de béton brut, les édifices à peine terminés, le quartier donnait l’impression d’avoir ouvert trop tôt — ou de finir trop tard.

Sous l’averse, Passan n’y voyait rien. Il avait préféré arrêter sa sirène, pour ne pas ajouter au merdier général. Les déviations se multipliaient, bégayant toujours le même panneau : « Autres directions ». Les artères longeaient la ligne de tramway en construction, des parvis se multipliaient, des chantiers se creusaient. Passan se frayait un chemin tant bien que mal dans ce labyrinthe.

Selon le GPS, il n’était plus qu’à quelques mètres de son objectif. Il était d’abord passé à la villa pour déposer ses affaires et prendre du matériel, après le départ de Naoko. Le Rubalise entourait encore son jardin et les bleus postés en surveillance n’avaient pas été étonnés par sa visite : après tout, il était chez lui.

Avenue Victor-Hugo. Passan braqua sur la gauche et traversa la voie à contresens, forçant les véhicules qui arrivaient à freiner. Il atteignit le parking de la concession Feria et pila en dérapant. Sa Subaru, maculée encore de la boue de Stains, se refléta dans la vitrine, mordant les chromes scintillants des modèles exposés à l’intérieur. Il coupa le contact et sortit comme un démon.

Il fit le tour de la voiture et ouvrit son coffre. Il hésita une brève seconde puis attrapa la hache. Depuis des années, il appliquait cet adage personnel : « La meilleure idée, c’est toujours la pire. » Il n’était pas là pour s’en prendre à Guillard mais pour se défouler sur quelques capots et pare-brises. Marchant vers la devanture, il aperçut les vendeurs derrière la vitre, costard impeccable, cravate au cordeau : ils l’avaient reconnu et avaient déjà compris.

Il leva sa hache à deux mains pour frapper un grand coup.

Des bras le ceinturèrent. Un canon d’acier s’enfonça dans sa nuque. On lui bloqua les mains dans le dos. Dans son délire, il avait complètement oublié les gars de la BRI aux basques de Guillard.

La seconde suivante, il était allongé dans une flaque. Une main le désarma puis une voix rugit dans son oreille gauche :

— Calme-toi, Passan. Putain, sinon, j’te jure, j’te fous les pinces.

Redressant la tête, Olivier hurla en direction du garage :

— Sors de ta planque, enculé ! Viens ici qu’on s’explique !

Il y eut un silence. Plus rien ne bougeait dans le show-room. Seule la rumeur du trafic grondait derrière eux.

Passan tenta de tourner la tête et s’adressa aux cerbères qui l’immobilisaient :

— Lâchez-moi. C’est bon, là.

— T’es sûr ?

— Sûr, souffla-t-il. Laissez-moi me relever.

Les keufs s’écartèrent. Passan était trempé de la tête aux pieds. Il considéra les deux anges gardiens, Albuy et Malençon. Le premier se la jouait gigolo, moulé dans un costard de chez Arnys, planqué malgré la pluie derrière des Ray-Ban Wayfarer. Le second avait un look de surfer — short baggie, débardeur à l’effigie des Red Hot Chili Peppers et Vans épuisées. Les deux lascars portaient leur calibre bien en évidence : Glock 17 9 mm Para pour l’un, Sig P226 Blackwater pour l’autre.

— T’es défoncé ou quoi ? demanda Albuy. T’as pas assez d’emmerdes ?

Passan baissa les yeux et vit que son Beretta était déjà glissé dans la ceinture de l’OPJ. Sa hache avait volé deux mètres plus loin. Une nouvelle intuition le traversa. Son regard se porta vers la vitre perlée de pluie : une ombre venait de se matérialiser. L’animal était là, protégé par le verre renforcé. Il se tenait immobile, sa carrure de culturiste sanglée dans un costume d’étoffe noire.