— Non. Avec le dossier que je t’ai filé, tu as toute la jeunesse de Guillard. Tu remontes le temps et tu vois s’il y a eu d’autres incendies criminels sur sa route.
— Tu penses qu’il est pyromane ?
— Fais-le et rappelle-moi.
35
— C’est pourtant pas sorcier de respecter le tempo !
Passan était à cran. Il était arrivé chez lui à 19 h 30, sans avoir appelé Naoko. Elle avait directement contacté Gaïa et découvert qu’à 19 heures, il n’était pas rentré. Quand il s’était enfin décidé à composer son numéro, il avait reçu un savon historique.
Au lieu d’enchaîner directement sur le dîner, il avait voulu passer par la case piano. Une manière de respecter la routine et de banaliser la soirée. Or, il était trop nerveux, et Shinji sentait sa fébrilité. Par contrecoup, le petit garçon multipliait les fautes.
— Merde ! Tu le fais exprès ou quoi ?
Shinji recommença le premier mouvement de la Sonate facile de Mozart en do majeur. Il butait toujours au même endroit : la succession d’arpèges après le deuxième thème. Assis à ses côtés, Passan battait la mesure de la tête et du talon, présence menaçante, presque effrayante. Lui-même voyait se rapprocher le passage critique avec anxiété…
En vérité, les leçons de piano ne se passaient jamais bien. Les garçons en ressortaient bouleversés et lui vidé, atterré d’avoir fait pleurer les êtres qu’il aimait le plus au monde. Pourtant, il tenait à ce que ses enfants deviennent de bons pianistes. Il avait lui-même réussi, de foyers en familles d’accueil, à acquérir des rudiments dans cette discipline.
Les arpèges arrivèrent. Et avec eux, les fausses notes. Passan frappa violemment le flanc du piano et se leva d’un bond. Shinji s’arrêta. Des milliers de volts claquèrent dans l’air. Diego fila derrière le canapé.
Olivier fit quelques pas rageurs. En bras de chemise, son .45 à la ceinture, il ressemblait plus à un flic en plein interrogatoire qu’à un père bienveillant.
— Bon Dieu de bon Dieu, s’acharna-t-il, tu la savais très bien il y a trois jours !
Shinji, perché sur son tabouret, tête baissée, restait muet. De l’étage parvenaient les sons nasillards d’un jeu vidéo. Hiroki tentait de se changer les idées, en attendant son tour. Passan allait ordonner à son fils de reprendre quand il remarqua que ses pieds ne touchaient pas le sol. Ce seul détail lui parut résumer la vulnérabilité de l’enfant — et l’inégalité du combat.
D’un coup, sa colère s’évanouit. Il ébouriffa les cheveux de Shinji et l’embrassa au sommet du crâne.
— Allez, finie la leçon. On passe à table dans dix minutes.
— Et Hiroki ?
— On verra demain.
Le garçon bondit sur ses pieds. Même si son frère passait carrément au travers de l’épreuve, il n’allait pas discuter. Il s’enfuit dans l’escalier, le chien sur ses traces.
Passan soupira et rejoignit la fenêtre. Dans la rue, Jaffré et Lestrade montaient la garde. Il avait bossé avec le premier à l’Antigang. Jaffré était présent lors de l’opération à Cachan, en 2001, qui avait coûté la vie à un des leurs — mais où aucun des truands n’avait survécu. Ce jour-là, Jaffré et lui avaient tué pour la première fois. Lestrade, lui, était du même alliage que Fifi. Un champion de tir sportif qui avait toujours l’air de sortir d’une rave-party — ou de Fleury-Mérogis.
Les deux hommes l’aperçurent et lui firent un signe de la main. À minuit, Fifi et Mazoyer, un autre dur à cuire, devaient assurer la relève. Chaque gars prenait sur son temps libre. Cette idée lui faisait chaud au cœur. Il n’était pas seul.
20 h 10. Passan fila dans la cuisine.
Il était en retard sur le planning instauré de longue date par Naoko : les enfants devaient être couchés à 20 heures, dents brossées, cartables bouclés. Il mit de l’eau à bouillir. Des carbonara : la seule chose qu’il savait cuisiner. Malgré l’heure tardive, il avait refusé que la nounou prépare quoi que ce soit. Toujours ses entêtements de père modèle.
Il fit rissoler des lardons dans une poêle pendant que les tagliatelles cuisaient. Il connaissait par cœur le timing. Le temps que les pâtes soient al dente, les fragments de couenne seraient saisis. Simultanément, il préparait la sauce : crème, œufs, noix de muscade. Son secret : une fois les lardons à point, il ajoutait un filet d’huile d’olive qui les dorait à nouveau et parfumait la crème quand il mélangeait le tout. Chaque fois, il servait son chef-d’œuvre avec la même blague : « Chez Papa, le meilleur restaurant du monde ! » Toute la famille était d’accord.
Le dîner se passa au mieux. Olivier, rongé par le remords, multiplia les plaisanteries et les mimiques. À l’aide des grissini torinese dont il agrémentait ses pâtes, il se livra à plusieurs imitations. Dents de vampire avec gressins au coin des lèvres. Défenses de morse avec gressins dans le nez. Antennes de Martien avec gressins derrière les oreilles. Shinji et Hiroki riaient aux éclats.
Tout en faisant le mariole, il admirait la beauté de ses enfants. Comme n’importe quel parent, sans doute, mais lui se réjouissait en prime de leurs origines métissées. Les symphonies d’Akira Ifukube ou de Teizo Matsumura unissent l’Extrême-Orient et l’Occident. Avec ses fils, il éprouvait la même sensation : les gènes de l’Est et de l’Ouest y faisaient l’amour.
Ils se brossèrent les dents tous ensemble, dans la salle de bains des enfants, et préparèrent les cartables, cahiers de texte ouverts. Puis ce fut une histoire pour chacun. Après les avoir couchés et embrassés, Passan laissa la porte entrouverte et la lumière allumée dans le couloir, tandis que la veilleuse lançait des étoiles vers le plafond.
Pour lui, le boulot commençait.
36
Il attaqua par le toit. Rien à signaler. Il siffla pour rappeler Diego qui trottinait le long des parapets puis reprit l’escalier. L’étage. Les chambres. Celle des enfants, qui dormaient déjà. Celle de Naoko, vide et silencieuse. Les deux salles de bains puis chaque penderie. Il n’allumait pas, se contentant d’examiner les vêtements, les recoins, le sol dans la pénombre. Au contact des robes et des chemisiers de Naoko, il n’éprouva aucune nostalgie. Plutôt un dégoût confus, l’impression obscure de transgresser un tabou.
Rez-de-chaussée. Rien non plus. Il était heureux de retrouver sa maison. Il planait ici quelque chose de pur, de strict, loin de tout pathos, de tout lyrisme, qui le mettait à l’aise, le confortait dans ses certitudes. Il songea à cette phrase du Viennois Adolf Loos, précurseur de l’architecture du XXe siècle : « L’homme moderne n’a pas besoin d’ornement. Il le déteste… »
Salon. Salle à manger. RAS. Il gagna la cuisine et stoppa devant le réfrigérateur. Il dut se faire violence pour l’ouvrir et attraper un Coca Zéro — Gaïa l’avait vidé, nettoyé puis de nouveau rempli. Passan s’interrogea encore : qui pouvait avoir fait ça ? Guillard, vraiment ? Après un tour au sous-sol, il conclut que tout était absolument normal. Il se prit à espérer : un avertissement sans suite ? Une farce macabre ?
Il attrapa son mobile et écrivit un SMS à Naoko. « Tout va bien. » Il hésita puis ajouta : « Baisers. »
Il sortit sur le seuil de la villa. La nuit était noire, humide, trop fraîche. Il traversa la pelouse et s’adressa à ses hommes derrière les barreaux blancs de la clôture.
— Salut, les filles. La mer est calme ?
— Un putain de lac, tu veux dire.