Elle avait menti. Elle avait dissimulé des secrets. Son existence n’était qu’un château de cartes, qui devait, fatalement, s’effondrer un jour.
Les portes chromées s’ouvrirent. Elle plongea dans la cabine, le regard perdu.
42
— Qu’en penses-tu ?
— On dirait bien des marques de prises de sang.
— Combien ?
— Difficile à dire. Ce type de traces s’atténuent rapidement. Tout ce que je peux te confirmer, c’est que les dernières datent de vingt-quatre heures tout au plus. D’après Zacchary, deux litres ont coulé dans ta douche. Si on imagine une moyenne de deux cents millilitres à chaque fois, ça fait pas mal de prélèvements…
Passan réfléchit. Cela signifiait que les derniers avaient été effectués durant la nuit du singe. Cela signifiait que l’intrus allait et venait chez lui à sa guise, depuis plusieurs semaines. Cela signifiait une préméditation terrifiante.
Dès 7 heures, il avait tiré du lit Stéphane Rudel. Le médecin légiste était arrivé juste avant le départ pour l’école : il avait examiné les enfants, sans un mot, puis avait attendu, café en main, le retour de Passan pour livrer son diagnostic. Ils étaient maintenant attablés dans la cuisine, une nouvelle tournée d’arabica était en route.
— La piqûre aurait dû les réveiller, non ? reprit Passan.
— Pas nécessairement. On a peut-être utilisé un gel anesthésiant.
Le flic attrapa la verseuse et remplit les chopes :
— Et sur leur état de santé général ?
— Tout va bien. Ils sont en pleine forme.
— Les prélèvements ne les ont pas affaiblis ?
— Non. La plupart des éléments constitutifs du sang se régénèrent rapidement.
— Il n’y a pas de risque d’infection ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Si les prises de sang ont été effectuées sans asepsie.
— On peut lancer une analyse si tu veux, mais il faudrait un nouveau…
— Pas la peine : c’est déjà fait.
Isabelle Zacchary avait initié toutes les analyses possibles. En vérité, il ne pensait pas que le visiteur en ait profité pour injecter un produit quelconque aux enfants ou qu’il ait pratiqué ses interventions dans de mauvaises conditions. Tout dans cette affaire trahissait un pro, obsessionnel, organisé. D’autre part, on en était encore au stade des avertissements.
Cette nouvelle attaque avait totalement changé sa position : plus question de céder à une impulsion, de menacer Guillard ni de tout casser dans son garage. Les évènements de cette nuit démontraient l’habileté de l’adversaire, et sa puissance d’action. La guerre était déclarée — et ce n’était pas le moment d’agir inconsidérément.
— Pour une prise de sang, il faut une expérience médicale ?
— Pas du tout. C’est à la portée de la première infirmière venue.
Guillard revint dans le tableau. Monique Lamy, l’éducatrice de Jules-Guesde, avait parlé d’un traitement de testostérone dès l’adolescence. Depuis ce temps, il avait dû subir des centaines d’injections. Sans doute se les faisait-il tout seul. Un spécialiste des piqûres…
— Tu peux me dire ce qui se passe au juste ? demanda enfin Rudel.
— J’aimerais bien le savoir.
Le légiste se leva, se rechaussa dans le vestibule et disparut, à la manière d’un médecin de campagne dans un film de John Ford. Sur le seuil, Passan lui promit des explications dès qu’il en saurait plus. L’autre hocha la tête : promesse de flic.
Passan débarrassa la table. Il avait aussi contacté Albuy et Malençon, les cerbères qui surveillaient Guillard nuit et jour. Selon eux, il n’avait pas bougé de chez lui cette nuit. Ça ne signifiait rien : le salopard était assez malin pour leur fausser compagnie. Une seule certitude : il n’avait pas de complice.
Diego pénétra dans la cuisine. Une autre énigme. Comment le chien avait-il pu laisser un étranger s’introduire plusieurs fois dans la villa, sans même aboyer ? Devait-il revoir complètement ses soupçons, ses hypothèses ?
On sonna au portail. Les parois de fer s’ouvrirent sur Isabelle Zacchary et ses hommes. Ils étaient venus en voitures banalisées et n’avaient pas encore enfilé de combinaisons. Rien dans leur allure ne trahissait leur activité, à l’exception de leurs mallettes de polypropylène.
— Qu’est-ce que tu veux au juste ? demanda Zacchary.
— La totale.
— On n’a même pas les résultats de la dernière fois. Ça te branche de claquer l’argent du contribuable ?
— Je peux m’adresser à une autre équipe.
Elle sourit :
— T’emballe pas, mon gros. On va faire ça pour toi.
43
Une demi-heure plus tard, Super Mario arrivait.
Dans le civil, l’ingénieur était un spécialiste des systèmes « home cinéma ». Il possédait un magasin dans le 18e arrondissement où il vendait tout ce qu’il faut pour transformer son salon en salle de projection high-tech. Il proposait aussi, sous le comptoir, du matériel de sonorisation, des caméras de surveillance, des capteurs d’alarme et des mouchards dernier cri. Des prodiges de technologie et de miniaturisation, à destination des voyeurs, des maris jaloux, des riverains paranoïaques.
À l’époque où Passan bossait au commissariat central du 10e, rue Louis-Blanc, il l’avait serré dans une affaire de voyeurisme : des images circulant sur le Net, prises dans des cabines d’essayage, des toilettes féminines, des vestiaires de piscine… L’installateur, de son vrai nom Michel Girard, avait crié à l’innocence — il n’avait fait que fournir le matériel. Passan avait vérifié : il disait la vérité. Il avait zappé son nom de la procédure, en échange de quoi il pouvait désormais l’appeler à n’importe quel moment du jour ou de la nuit pour une sonorisation express, indétectable — et gratuite.
— J’t’ai ramené la complète, fit le bonhomme, une valise dans chaque main. Tu veux quoi au juste ?
— Rentre. Je vais t’expliquer.
Tout le monde le surnommait Super Mario parce que, dans le domaine du renseignement, on appelle les poseurs de mouchards des « plombiers ». De plus, Girard, avec sa casquette rouge et ses moustaches noires, cultivait la ressemblance avec le héros de jeux vidéo. Mais c’était un Mario de première génération. Âgé d’une soixantaine d’années, il avait la peau ridée, les yeux cernés, le nez rond, grêlé comme une pierre ponce.
Ils s’installèrent dans la cuisine où les relevés étaient terminés. Passan ferma la porte, offrit du café et le briefa, sans donner de détails sur la situation :
— Je veux tout voir, tout entendre, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— C’est comme si c’était fait.
— Tu m’en fous partout. Sauf dans les chiottes et les salles de bains.
L’installateur lui fit un clin d’œil égrillard :
— T’en veux pas dans les salles de bains, t’es sûr ?
— Ta gueule. On est chez moi, là.
Girard esquissa une grimace offusquée :
— Le PC de contrôle, où on le place ?
— Sur la table basse du salon.
— Tous les moniteurs ?
— Tous.
Son portable sonna. Fifi. D’un signe de tête, il donna carte blanche au plombier et sortit dans le jardin, par la porte de derrière.