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— Qu’est-ce que tu branles ? demanda-t-il sans dire bonjour.

— Je peux pas venir.

— Quoi ?

— On a du boulot ici.

— Où ça ?

— Au 36. Le groupe est rentré. J’te l’ai dit hier. On a deux homicides dans le 10e. Reza nous fout la pression.

— Et moi, j’ai pas la pression ?

— Je te comprends, Olive, mais…

— T’as avancé sur ce que je t’ai demandé ?

— Je t’ai envoyé un mail sur ton Iphone. Tout ce que j’ai trouvé sur les parents de Guillard.

— Et les capucins ?

— Toujours en cours. Mais je sais pas si j’aurai le temps de…

— Les incendies volontaires ?

— J’ai mis Serchaux sur le coup. Il a bossé toute la nuit. J’attends de ses nouvelles. Merde, Olive, qu’est-ce que tu crois ? Qu’on va retourner tout le sud de la France en deux heures ?

Passan se calma. Sans saisie, sans moyen, sans autorité légale, avec un nouveau supérieur sur le dos, c’était déjà un miracle que Fifi en soit là.

— Et du côté de Levy ?

— Que dalle.

— Le juge ?

— Rien. Si on veut des infos, autant acheter le journal.

— Essaie tout de même d’en savoir plus.

— Je fais mon max.

Passan raccrocha et vérifia ses mails. Fifi lui avait envoyé plusieurs pages de texte. Rétrospectivement, il éprouva un remords de l’avoir engueulé. Il alla chercher son ordinateur portable puis s’installa dans sa voiture.

Marie-Claude Ferrari avait toujours été coiffeuse. D’abord salariée, puis propriétaire d’un salon à Livry-Gargan. Mariée et divorcée trois fois, elle avait eu deux enfants de lits différents — deux garçons — en plus de Guillard. L’un vivait à Carcassonne, l’autre dans les Yvelines. Rien à signaler de ce côté-là. En clair, le pyromane les avait écartés de sa vengeance.

Par ailleurs, elle avait toujours mené une vie de bohème, plus ou moins dissolue. Un an avant sa mort, elle s’était installée avec un Portugais de vingt ans son cadet, qui faisait des chantiers au noir et qui avait aussi un casier de dealer. Il faudrait interroger tout ce petit monde. Mais pour Passan, ils étaient déjà hors cadre.

Fifi avait ajouté, en pièces jointes, des clichés de la coiffeuse avant sa mort, en 2000. Une petite bonne femme bien en chair, aux cheveux orange coupés court, portant des bustiers échancrés, des minijupes ras la touffe ou des survêtements Adidas moirés. À soixante ans, elle arborait un tatouage de scorpion entre les seins. La classe.

Marc Campanez avait un pedigree tout aussi chic, version fonctionnaire. Jamais le moindre fait d’arme, ni la moindre notation au-dessus de la moyenne — hormis plusieurs blâmes pour alcoolisme. Une carrière à La Courneuve et à Saint-Denis, qui s’était éteinte comme elle avait commencé : dans la plus stricte indifférence. À cinquante-deux ans, il avait pris sa retraite à Sète avec le grade de lieutenant.

Le flic n’avait qu’un terrain de gloire : la drague. Le tombeur du neuf-cube, le Robert Redford des 4000 : c’était sa réputation de l’époque. Fifi avait glané quelques témoignages : le play-boy ne s’était marié qu’une fois, avait divorcé vingt ans plus tard, en ayant fait trois enfants officiels. Sans compter, sans doute, les balles perdues.

D’après les photos, Campanez avait un physique de mac. Cheveux crépus taillés court, teint bronzé au monoï, chemise ouverte sur un torse velu et une médaille de baptême. Le Don Juan de ces dames avait tout pour provoquer la stupeur chez les autres hommes : comment un mec pareil pouvait-il séduire ?

Guillard n’avait pas dû beaucoup regretter de tels parents. Il avait sans doute joui au contraire de les tuer — de détruire cette médiocrité qui s’était permis de le renier, lui. Passan referma son portable. Inexplicablement, sa conviction revint en force : le garagiste était l’intrus et il projetait de brûler sa villa, sa famille, sa vie.

Cette certitude lui fila de nouvelles crampes d’estomac et réveilla un point douloureux au plexus solaire. Un Lexomil lui aurait fait du bien — il connaissait la planque de Naoko. Mais il n’avait fait qu’une exception à sa règle — jamais de drogue — et c’était quand il était en pleine dépression.

De l’action, en guise de traitement.

44

Rien ne bougeait à l’intérieur de la concession d’Aubervilliers.

En réalité, Passan ne voyait rien. Le soleil frappait les baies vitrées avec violence et empêchait la moindre indiscrétion. Fenêtres fermées, climatisation réglée à fond, il s’était garé sur le parking face au garage, de l’autre côté de l’avenue Victor-Hugo.

À cent mètres de là, sur sa gauche, Albuy et Malençon faisaient les cent pas autour de leur véhicule. Plus près, le chauffeur de Guillard fumait une cigarette, appuyé à la Classe E du patron. Aucune chance qu’on l’ait repéré : il avait pris soin de se poster à contrejour.

Tout en gardant un œil sur son objectif, il feuilletait les 15 légendes de la mythologie, le livre fétiche de Guillard à Jules-Guesde. « Prométhée enchaîné », « La conquête de la Toison d’or », « La renaissance du Phénix », « Le devin aux pieds noirs »… Les illustrations en noir et blanc possédaient une force particulière. On aurait dit que le dessinateur avait gratté le papier avec sa plume dans l’intention d’écorcher les nerfs du lecteur.

Il était certain que l’hermaphrodite avait fondé sa folie meurtrière sur un de ces mythes. Lui, l’être doté de deux sexes, persécuté par ses camarades, toujours seul, malheureux, méchant, parlant aux oiseaux et aux vers de terre, s’était forgé une identité à travers ces pages, une parenté originelle avec un de ces personnages.

Passan songea au feu et s’arrêta sur Prométhée, le voleur de foudre. Ça ne collait pas : le Titan était un perdant, condamné à un supplice éternel par Zeus. Hermaphrodite ? L’histoire ne racontait que le destin d’un être bisexué. Pas de brasier, pas de destruction. Le Phénix, en revanche, pouvait convenir. L’oiseau légendaire n’avait pas de sexe. Ni mâle ni femelle, il se reproduisait lui-même en mettant le feu à son propre nid et renaissait de ses cendres, solitaire, autonome, incandescent. Les sacrifices des nourrissons jouaient-ils le même rôle ?

Il releva les yeux. Sous le soleil, les embouteillages prenaient une ampleur assourdissante. Malgré ses vitres closes, il pouvait sentir la puissance asphyxiante de la zone en mutation. Un quartier à l’américaine, piétonnier sans piéton, « chaleureux et humain » sans chaleur ni humanité, mais crachant un flot ininterrompu de voitures, de gaz, de bruits, de puanteurs. Le long de l’avenue, les immeubles rouges flambant neufs semblaient se tenir au-dessus du chaos. Pourtant, dans quelques années, sales et dégradés, ils feraient partie intégrante de l’enfer.

Passan se dit soudain qu’il était idiot. Il était là pour surveiller Guillard, et plus précisément pour vérifier s’il pouvait s’esquiver en douce. Or, il s’était posté exactement dans la même fenêtre de tir que les cerbères. Si le garagiste voulait agir de manière discrète, il utiliserait une autre voie, connue de lui seul.

Il démarra, quitta sa planque et fit le tour du bloc. Il tournait pour la deuxième fois sur la droite quand il tomba sur la rampe d’un parc souterrain. Une Classe A en jaillit au même instant et partit dans la direction opposée, porte d’Aubervilliers. Dans l’éclat miroitant du pare-brise, il discerna un homme portant casquette et veste grise. Guillard ? Il ne pouvait vraiment croire à un tel coup de pot. Mais peut-être la loi des équilibres était-elle à l’œuvre. Dans cette affaire, il n’avait cessé de jouer de malchance : il était temps que le vent tourne…