Rassuré, Malko alla rejoindre le médecin en train d’examiner Amina. Ce dernier, à l’aide d’une petite spatule, était en train d’extirper du vagin de la jeune danseuse la substance brunâtre qui avait tant intrigué Malko, la versant au fur et à mesure dans une assiette. Une ampoule vide de morphine était posée par terre, avec une seringue.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Malko.
Le médecin leva un regard plein de dégoût :
— Du sel.
— Du sel !
Le médecin hocha la tête.
— Oui. Dans les émirats, depuis des siècles, les femmes, après un accouchement, avaient l’habitude de se mettre un peu de sel dans le vagin, afin de resserrer plus vite les muqueuses. De façon à ce que leur mari ne les répudie pas, au profit d’une jeune vierge plus étroite.
— Charmante coutume, fit Malko amèrement.
— D’autant, continua le médecin, que la plupart du temps, elles y restaient à leur second accouchement. La muqueuse durcie ne pouvait plus se distendre.
— Mais Amina…
Le médecin hocha tristement la tête.
— On l’a bourrée de sel. Après lui avoir déchiré le vagin avec un morceau de bouteille. Je l’ai trouvé. Elle a aussi du sel dans le rectum. On a dû même le renouveler au fur et à mesure qu’il fondait, sans cela il n’y en aurait pas autant. La malheureuse a dû souffrir atrocement. Je ne comprends pas que ses cris n’aient pas ameuté le quartier.
— Elle est sourde-muette, dit Malko.
Il crut que l’Américain allait se trouver mal. L’horreur était complète. La malheureuse Amina n’avait rien à dire. On l’avait torturée par sadisme pur. Ou pour la punir d’avoir été en contact avec Malko. Sans même savoir ce qui s’était passé.
Les yeux dorés de Malko avaient viré au vert. Il songea tout à coup à Winnie Zaki. Il était temps de lui donner une leçon.
Il retourna dans l’autre pièce, s’approcha du sheikh Sharjah.
— Voulez-vous me faire un plaisir ?
— Avec joie.
— Vous avez un prétexte pour aller faire chercher Mme Zaki. Sa bonne nous a menés ici. Je veux qu’elle voie Amina dans l’état où elle se trouve. Où l’ont mise ses amis.
Une lueur de compréhension passa dans les gros yeux marron du sheikh.
— C’est facile.
Winnie Zaki semblait avoir avalé un minaret. Si ses yeux avaient pu tuer, Malko serait tombé en poussière lorsque les Yéménites du sheikh Sharjah l’avaient poussée dans la pièce. Elle avait violemment apostrophé le Koweiti, et ils s’étaient disputés plusieurs minutes avant que Malko ne la prenne par le bras et ne l’amène devant Amina, maintenant inconsciente, grâce à la morphine… L’assiette de gros sel rougi de sang et d’excréments était presque pleine.
— C’est au nom de quel idéal que vos amis ont torturé cette infirme ? demanda Malko. Ils n’avaient même pas l’excuse de la faire parler.
Winnie Zaki se rebella :
— Qu’avez-vous fait de Fawzia ? demanda-t-elle avec hauteur. Je me plaindrai à votre oncle l’émir de vos agissements inqualifiables. Je vous ferai chasser du Koweit.
— Vous pourriez aussi porter plainte à l’ONU, suggéra Malko. Ils seraient contents d’entendre l’histoire du sel. Voulez-vous que le docteur explique les dommages irréparables causés à la muqueuse par ce traitement ?
Le médecin américain prit la parole. Avec des termes précis et horrifiants dans leur froideur. Winnie Zaki ne détachait plus les yeux de l’entrejambe de la danseuse, disparaissant maintenant sous des compresses de gaze. Malko observait le visage de la Danoise. Les traits ne perdaient pas de leur dureté, mais te regard vacillait parfois.
Lorsque le médecin se tut, Winnie Zaki resta silencieuse quelques instants avant de laisser tomber :
— Il y a sûrement une explication. Je me refuse à condamner les gens sans les entendre.
C’était plus du baroud d’honneur qu’autre chose. Car, lorsque Malko plongea ses yeux dans les siens, Winnie les détourna vivement. Il sentit que sa foi dans la cause palestinienne ne serait plus jamais la même.
— Vous êtes libre, dit Malko. Je suis sûr que votre servante vous donnera signe de vie bientôt.
Winnie leva la tête, surprise :
— Mais pourquoi m’avez-vous fait venir ? Je pensais que…
Malko décida de jouer le tout pour le tout. De profiter de l’ébranlement psychologique de la femme d’Abdul Zaki.
— Êtes-vous disposée à me dire qui va commettre un attentat contre Henry Kissinger ? demanda-t-il doucement. Je sais que vous êtes au courant.
Les traits de Winnie Zaki se figèrent. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, la referma, balbutia finalement :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, vous êtes fou.
Sa poitrine se soulevait rapidement, et elle faisait visiblement un effort énorme pour se contrôler.
— C’est une plaisanterie de mauvais goût lâcha-t-elle finalement d’une voix plus ferme.
Elle se tourna vers le sheikh Sharjah.
— Puis-je partir ?
— Certainement.
Elle pivota et sortit de la pièce, sans saluer personne. Le sheikh Sharjah la suivit pensivement du regard et secoua la tête.
— Son mari lui a monté la tête, dit-il. Et elle est trop exaltée. Il devrait faire plus l’amour et moins la politique.
Malko était soulagé d’avoir donné cette leçon à l’orgueilleuse Winnie. Et surtout d’avoir ouvert une brèche dans la forteresse de son fanatisme pro-palestinien. Cela pourrait peut-être éventuellement servir… Mais, pour l’instant, il fallait suivre la piste qu’il tenait.
— Amina sait sûrement quelque chose, dit-il au sheikh. Pouvez-vous trouver une interprète ?
— Certainement, dit Sharjah. Nous verrons cela à l’hôpital.
— Cette fois, je ne prendrai pas de risques, dit Malko. Eleonore Ricord couchera dans sa chambre et Richard Green et moi prendrons les deux chambres contiguës.
— C’est très bien, affirma le Koweiti. Le directeur de l’hôpital ne peut rien me refuser.
Il faisait jour depuis longtemps. Malko entra à pas de loup dans la chambre de Richard Green, après avoir traversé celle d’Amina. L’Américain somnolait sur le lit, tout habillé, sa « grease-gun » sur la table de nuit, une chaise devant la porte. Il se dressa en sursaut, Malko le rassura d’un geste. Lui non plus n’avait pas beaucoup dormi. Il retourna sur ses pas. Eleonore Ricord assise près du lit, tourna la tête vers lui.
— Elle se réveille, dit-elle.
L’interprète attendait dans la chambre de Malko : la fesse triste, le cheveu filasse et l’œil éteint. Professeur à l’école des sourds-muets. Visiblement terrorisée d’être mêlée à une histoire pareille.
— Allons-y, dit Malko.
L’interprète vint s’asseoir près du lit. Amina avait ouvert les yeux, encore très gonflés. Un goutte-à-goutte était enfoncé dans son bras droit. Mais grâce à la morphine, elle ne souffrait pas trop. Elle sourit faiblement à Malko. Celui-ci se tourna vers l’interprète :
— Qu’elle raconte ce qui lui est arrivé.
Gymnastique des doigts. Amina commença à bouger les siens. D’abord lentement, puis de plus en plus rapidement, au fur et à mesure qu’elle entrait dans son récit : l’interprète traduisait au fur et à mesure.
— … son « fiancé » était venu chez elle. Il avait vu les vêtements, l’avait questionnée. Elle avait finalement avoué leur provenance. Très en colère… Il parlait un peu le langage des sourds-muets. Il l’avait appris à cause d’elle… Il lui avait dit que Malko était un agent d’Israël et des Américains, au Koweit pour détruire les Palestiniens… Ensuite, on l’avait emmenée dans la cave et interrogée, essayant de lui faire répéter ce qu’elle avait pu dire. Comme elle avait juré n’avoir livré aucun secret, son fiancé avait dit qu’elle devait être punie. De toute façon, maintenant, il ne l’épouserait jamais. Alors cela n’avait plus d’importance.