— On l’avait bourrée de sel… Elle pensait qu’ils voulaient la laisser mourir là, de douleur et d’épuisement.
Elle cessa de « parler ». Puis ses doigts remuèrent de nouveau. Timidement.
— Où est mon fiancé ?
— Dites-lui qu’il a été tué dans l’affrontement, dit Malko.
L’interprète remua tristement les doigts. Les yeux d’Amina s’agrandirent, puis des larmes y perlèrent. Malko n’en revenait pas. Après ce que le Palestinien lui avait fait !
— Demandez-lui où sont les camarades de son fiancé, dit Malko. Expliquez-lui qu’il faut éviter d’autres drames.
Gymnastique des doigts. Amina hésitait. L’interprète traduisait, de plus en plus lentement.
— … Elle ne sait pas… Elle croit qu’ils ont une base dans le désert, peut-être en Irak ou en Arabie Saoudite. Son fiancé ne venait pas tous les jours à Koweit. Oui, elle avait souvent entendu le nom de Abdul Zaki, mais ignorait son rôle.
Elle reposa ses mains sur le drap. Épuisée.
Malko aurait bien voulu en savoir plus, mais Amina avait révélé tout ce qu’elle savait. De nouveau, la piste était coupée. Mais tout revenait toujours à Abdul Zaki.
C’était lui qu’il fallait attaquer.
Chapitre XI
D’un trait de crayon rouge, Richard Green barra un jour sur le calendrier. Puis il jeta le crayon sur le bureau et soupira :
— Plus que dix jours.
Malko ne répondit pas. Il le savait fichtrement bien qu’Henry Kissinger débarquerait au Koweit la semaine suivante. Et que leurs efforts n’avaient pas permis de résoudre le problème de sa sécurité. Les deux poings sur le bureau, la tête penchée, le front plissé, le chef de station de la CIA réfléchissait à se faire éclater le cerveau.
— Il faut trouver ces enfoirés-là ! gronda-t-il.
Cela tenait plus du vœu pieux que du plan de bataille… Deux jours s’étaient écoulés et le règlement de compte de Abu Obida Street n’avait mené à rien… Amina, la danseuse, se remettait de ses tortures à l’hôpital Al Sabah, et le sheikh Sharjah jouait les Artésiennes. Malko le soupçonnait de s’être fait taper sur les doigts par l’émir, mis au courant de sa « collaboration » avec les services américains par Abdul Zaki. Certes, les journaux étaient restés muets sur la tuerie, mais les racontars allaient bon train…
On frappa à la porte. C’était Eleonore Ricord, apportant à Richard Green les derniers télex décodés de Washington. Elle salua Malko avec froideur et ressortit, ne lui ayant pas pardonné l’intermède avec Amina. L’Américain parcourut les télex et grommela dans sa barbe.
— God damn it !
— Qu’y a-t-il ? demanda Malko.
— Ils font semblant de croire que nous ne mettons pas le paquet. Les enfoirés. Je voudrais les y voir, au Koweit !
Malko épousseta un peu de poussière sur son impeccable costume d’alpaga noir. Surtout ne pas se laisser aller. Le sous-sol de Richard Green le déprimait. Et ce n’était pas le moment.
— Faisons le point, dit-il. Nous savons que les Palestiniens sont quelque part dans le désert.
Richard Green l’interrompit d’un rugissement.
— Vous savez jusqu’où il va, le désert ! La ville la plus proche d’Arabie Saoudite est à six cents miles !
— Je sais, fit Malko. J’essaie seulement de réfléchir. Donc, ils ont probablement décidé que ce n’était pas la peine de s’attaquer à nous une nouvelle fois, puisque nous ne les gênons pas. Ce n’est pas de ce côté que nous aurons du nouveau. Et lorsque nous en aurons, il sera trop tard. Restent Salem Bakr et Abdul Zaki.
— Sharjah prétend qu’il les surveille tous les deux, affirma Richard Green. Sans résultat.
— C’est Zaki le plus intéressant, dit Malko. Et Winnie Zaki. Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ?
— Rien ! coupa Richard Green amèrement. Ils sont intouchables tous les deux. Si seulement j’avais une douzaine de Green Berets, on se les paierait et on prendrait ce putain de pays pour lui faire cracher son pétrole jusqu’à la dernière goutte.
Il serrait le poing comme s’il était en train de presser le Koweit comme un citron huileux.
Malko se décida d’un coup.
— Je vais essayer de tenter quelque chose avec Winnie, dit-il. La scène d’avant-hier soir l’a quand même secouée. On ne sait jamais : elle peut craquer.
Richard Green le regarda par en dessous :
— Vous allez la foutre dans le sel ? Comment allez-vous vous y prendre ?
— Je vais d’abord aller la voir, fit Malko en se levant. Chez elle.
Richard Green eut un ricanement sceptique.
— Eh bien, bonne chance. Si elle ne vous arrache qu’un œil, c’est qu’elle sera particulièrement de bonne humeur.
Malko plissa ses yeux dorés.
— Je ferai attention. À cette heure, Abdul Zaki doit être à son bureau. Je vais vérifier d’abord.
— Prenez ma voiture, proposa Richard Green, je ne m’en sers pas pour l’instant. Il y a de l’artillerie dedans. Cela peut servir.
Il était pour la diplomatie musclée. Style Hirojima. Malko fut heureux de revoir la lumière du jour. Enfin, le ciel était de nouveau bleu ! Bien qu’on grelottât. Il s’installa au volant de la grosse « Eldorado » beige et sortit de l’ambassade. Bien décidé à secouer le cocotier.
Le petit building abritant Honeywell, à côté du Sheraton semblait avoir dix siècles, tant il était décrépi. C’est pourtant là qu’étaient les bureaux du puissant Abdul Zaki. Malko passa lentement devant, inspectant les voitures garées. Il ne vit celle de Zaki qu’en revenant par-derrière : une Mercedes 300 SL décapotable bleu avec un moteur de 600. Une bombe.
Donc il était là.
Il allait accélérer lorsqu’il aperçut quelque chose sur le dossier de la banquette avant. Il dut se rapprocher encore pour distinguer un faucon, la tête encapuchonnée !
Abdul Zaki allait se livrer à son sport favori : la chasse dans le désert… Ce n’était qu’en tournant autour du rond-point de Jahra Gâte que Malko fit le rapprochement : Amina avait parlé d’un camp dans le désert pour les Palestiniens.
Pris dans la circulation, il lui fallut accomplir un tour complet avant de pouvoir revenir sur ses pas. Juste à temps pour croiser Abdul Zaki, seul au volant de la Mercedes ! Heureusement, le Koweiti ne le vit pas. Malko vira brutalement dans le driveway du Sheraton. Surpris : car au lieu de piquer vers le sud, Zaki prit Jahra Street, rejoignit le Troisième Ring. Comme s’il allait chez lui !
Dépité, Malko faillit cesser sa filature ! Avec le Koweiti sur place, il ne pouvait parler à Winnie.
Mais Abdul Zaki continua, passa devant son palais et s’engagea dans l’avenue Istiqual. Pour ralentir cinq cents mètres plus loin et stopper devant le building verdâtre de l’ambassade libyenne. Presque en face de la maison de Richard Green !
Un comble.
Malko dépassa l’ambassade et s’arrêta. Abdul Zaki passa devant les photos du colonel Kadhafi clouées sur un panneau de bois près de la porte, fut salué respectueusement par la sentinelle et disparut.
Aussitôt, Malko tapa sur le téléphone de la Cadillac le numéro de la ligne directe de Richard Green. C’est Eleonore Ricord qui décrocha. Richard Green était en conférence avec l’ambassadeur. Probablement pour discuter de quelle couleur serait le cercueil de Henry Kissinger.