Une activité fébrile semblait régner autour des bâtiments. Une dizaine d’hommes entraient et sortaient sans arrêt. Malko concentra son attention sur un groupe au milieu de la cour en train de faire de la culture physique. Puis deux autres sortirent d’un bâtiment, portant des armes, s’allongèrent à même le sol et visèrent quelque chose sur le mur.
Les détonations sèches se répercutèrent dans le désert, assourdies par la distance. Tir d’entraînement. C’était bien une base paramilitaire ! Les Koweitis auraient eu des uniformes, un drapeau. C’était rageant de les avoir ainsi à portée de la main. Mais s’avancer eût été pure folie. Ils étaient visibles comme une mouche dans du lait… Malko continua son observation près de dix minutes, puis rabaissa ses jumelles.
— Cela semble bien être ce que nous cherchons, fit-il pensivement.
Richard Green était fasciné comme par une fenêtre sur l’enfer.
— Ce sont eux, ce sont ces salauds ! murmura-t-il.
Mais ce n’était pas tout de les injurier. Il fallait faire quelque chose. Les Palestiniens avaient bien choisi leur endroit. Au sud, c’était la zone neutre, pratiquement inhabitée, à l’ouest le désert saoudien totalement vide et à l’est le désert tout court, sans une seule cahute jusqu’à la mer. De plus la dépression du terrain étouffait le bruit de leur entraînement.
— Qu’allons-nous faire ? dit Richard Green à voix basse comme si les Palestiniens avaient pu les entendre.
— Filer d’ici ! fit Malko. Avant qu’ils ne s’aperçoivent de notre présence.
Ils firent demi-tour, redescendant vers la piste. Et tout à coup un grondement de moteur les cloua sur place. Un camion surgit de la crête, venant de l’est. Droit sur eux. Ils s’écartèrent précipitamment.
— Mais c’est le même ! s’exclama Malko.
C’était le camion-citerne vert qu’il avait croisé la veille. Mais cette fois, il était certain que le chauffeur les avait vus. Le véhicule continua sans ralentir, descendant vers l’oasis.
— C’est un camion d’eau ! remarqua Green. Il y en a plein le désert.
Malko fixait le camion. Il descendait droit vers la ferme des Palestiniens. Et rien à faire pour le stopper.
— Nom de Dieu de nom de Dieu, fit l’Américain. Le con !
Le camion descendait toujours, devenait minuscule. Il passa devant les bâtiments des Palestiniens sans ralentir.
Richard Green poussa un hurlement de joie sauvage. Il en avait oublié sa fatigue. Malko suivait des yeux le camion qui disparaissait dans les premières ombres violettes des montagnes. Cette fois, la chance était avec eux.
— Maintenant, on va se les payer, dit sombrement Green. Avec ou sans Sharjah.
Son pessimisme avait volé en éclats. Malko, lui aussi, ne voyait plus que la violence pour lutter contre la violence.
Comme disait Richard Green, ils allaient se les payer. Le tout était de savoir comment.
Chapitre XII
— C’est là qu’Henry Kissinger viendra déjeuner, annonça Richard Green. Si tout se passe bien.
Un ange ceinturé de grenades traversa l’Eldorado.
Malko aperçut sur la droite du freeway un mur bas bordé d’acacias, une énorme antenne de radio, des miradors hérissés de mitrailleuses.
À côté, il y avait une caserne avec de flamboyants uniformes rouges : la garde personnelle de l’émir Sabah Al Salem. On était encore à vingt kilomètres de Koweit-City. L’émir était prudent Coincé entre le freeway, le golfe Persique, la caserne et un terrain vague, il pouvait se défendre. Un kilomètre plus loin, Malko aperçut sur la gauche du freeway d’étranges constructions d’un blanc éblouissant, toutes semblables, alignées sur des kilomètres, en plein désert.
— Qu’est-ce que c’est que ces ruches ? demanda-t-il.
— Les cités de relogement des Koweitis, expliqua Richard Green.
Il y avait de quoi faire des cauchemars.
Richard Green alluma une cigarette et dit :
— Si nous prévenons Sharjah, il n’est pas certain qu’il intervienne contre ces Palestiniens. Même s’ils font joujou avec des armes. Ils pourront toujours dire qu’ils s’entraînent à envahir Israël. Et ça, c’est sacré.
— C’est possible, reconnut Malko.
— Cela ne laisse qu’une solution, continua l’Américain.
Ils demeurèrent silencieux, pensant à la même chose, bercés par le ronflement du moteur.
— On ne peut pas attaquer ces Palestiniens sans en référer à Washington, remarqua Malko. C’est extrêmement grave.
— Bien sûr, approuva Richard Green. Mais on n’est pas obligé de tout leur dire… J’ai un ami iranien qui acceptera sûrement de nous donner un coup de main. Il a travaillé avec des gens à nous, dans le sud de l’Iran. À la belle époque.
Malko n’était pas chaud pour une liquidation préventive. Le remède risquait d’être pire que le mal.
— Avant d’envisager une liquidation violente de ces Palestiniens, remarqua-t-il, demandez à Washington de faire pression sur les Koweitis.
Richard Green ne répondit pas, soudain renfrogné.
Ils entraient dans les faubourgs de Koweit et ils durent ralentir considérablement. La circulation était démente. Partout, les boutiques regorgeaient de marchandises, au tiers des prix d’origine.
Sur la droite de la route, Malko remarqua un dôme scintillant.
— Superbe mosquée, remarqua-t-il pour détendre l’atmosphère.
L’Américain gloussa de joie.
— C’est la mosquée du Kassr Mischrif ! Ils l’ont construite avec des bouteilles de bière ! Pas mal pour une mosquée.
Malko en était à sa troisième vodka. Essayant de chasser l’agacement causé par l’entêtement de Richard Green.
L’Américain avait passé le reste de la journée à taper furieusement à la machine un long rapport qu’il remettait au fur et à mesure au « codeur » de l’ambassade. Le plan d’attaque du camp palestinien. Avec tous les détails. Il ne manquait que le soutien de l’aviation.
On était en pleine baie des Cochons…
Décidément la CIA n’avait rien appris.
Ravi, Richard Green se leva, s’étira et vint retrouver Malko sur le canapé de son bureau.
— Avec le décalage horaire, on aura la réponse demain matin, dit-il. J’ai appelé ça l’opération Armageddon.
L’affrontement du Bien et du Mal, comme dans la Bible. Richard Green virait au lyrisme guerrier. Malko acheva sa vodka, grillant de doucher l’enthousiasme de l’Américain. Armageddon était une folie politique. S’ils étaient blessés ou capturés, les conséquences seraient incalculables. Sans compter que rien ne disait qu’ils viendraient à bout des Palestiniens.
— Et votre Iranien ? demanda Malko.
— Il en est ! jubila Richard Green. Eleonore a été le voir.
— Et les armes ?
L’Américain sourit finement :
— Nous avons quelques M. 16 à l’ambassade. Et des grenades.
— Vous signez le crime, fit Malko, pince-sans-rire.
L’Américain eut un geste fataliste.
— Les armes voyagent tellement !
— Ces Palestiniens semblent être une vingtaine, avança Malko. Nous ne serons que trois.
— Quatre, corrigea Richard Green. Eleonore vient. Elle conduira la voiture. Une « Station-Wagon » qui n’a aucun lien avec l’ambassade, si on était obligé de l’abandonner là-bas.
Malko fit la grimace intérieurement. Il se voyait déjà en retraite à pied dans le désert. Charmante perspective. Il pensa à Alexandra, en train de faire des boules de neige au château de Liezen. Il eut soudain envie de lui téléphoner. Dans vingt-quatre heures il serait peut-être mort. Absent définitivement de ce monde fou.