Il y eut un « floc » dégoûtant, et l’objet s’arrêta.
— Une araignée-chameau, commenta l’Américain. Il y en a plein le désert.
Un grondement de moteur qui se rapprochait empêcha Malko de répondre. Cela venait de la piste, derrière la crête.
Sûrement le camion-citerne.
L’Américain se précipitait déjà dans la « Station-Wagon ». Malko l’y rejoignit. Richard Green semblait avoir rajeuni de dix ans.
— Dès qu’il a passé, on se colle derrière ! dit-il. À un mètre, dans la poussière, personne ne pourra nous voir. En passant devant la « ferme », Eleonore ralentit. On descend. Elle continue. Un demi-mille. Ensuite, elle stoppe, et elle observe la situation à la jumelle. Si tout est OK, je sors ou vous sortez, et elle revient nous prendre au passage. Sinon, elle continue derrière le camion et revient par la route de la côte.
Et, eux reviennent en corbillard.
Le grondement du camion augmentait. Il apparut, au sommet de la crête, Malko le vit grossir dans le rétroviseur. C’était bien le camion-citerne. Un seul homme était à bord, comme d’habitude. Le camion dépassa la « Station-Wagon », ralentit et, au moment où Eleonore allait lui emboîter le pas, s’arrêta au bord de la piste !
À dix mètres devant eux.
— Nom de Dieu, fit Richard Green. Qu’est-ce qui lui prend ?
Malko se le demandait aussi. Il attendit quelques secondes, puis descendit de la « Station-Wagon ». Eleonore lui tendit en silence un des Kalachnikov. L’énorme camion-citerne vert se dressait immobile et silencieux, devant eux. Ils n’avaient vu personne en descendre.
Sa présence insolite ressemblait à une menace. Et pourtant il n’y avait qu’un seul homme à bord. Dans la citerne, personne ne pouvait se cacher. Malko s’avança lentement le long du côté gauche, parvint jusqu’à la cabine, y jeta un œil.
Elle était vide.
Richard Green le rejoignit, serrant un Kalachnikov.
— Alors ?
— Il a dû aller satisfaire un besoin naturel, dit Malko. Ou dire sa prière…
Richard Green se frappa le front.
— Évidemment. C’est l’heure !
Cinq fois par jour, les musulmans pieux doivent se prosterner en direction de la Mecque.
Malko se baissa, et aperçut sous le camion, les jambes du chauffeur. Celui-ci s’éloignait vers la droite. Il disparut dans un repli de terrain. Richard Green s’appuya au gros véhicule et soupira, son Kalachnikov au creux de l’épaule.
— God damn’it ! Il nous a fait peur ! S’il était tombé en panne, c’était la tuile.
Il s’essuya le front.
— Je crève de soif.
Malko eut un sourire ironique.
— Vous devez avoir cinq mille litres d’eau dans votre dos. Servez-vous.
— Merde, c’est vrai. Mais je ne vois quand même pas faire un trou.
— Il y a des robinets. À l’arrière.
— Tenez-moi ça, fit Richard Green en lui tendant le Kalachnikov.
Il marcha jusqu’à l’arrière, s’accroupit, ouvrit un des gros robinets et mit la bouche dessous. Un jet liquide fusa aussitôt sur le visage épanoui de l’Américain.
Son expression ne dura que quelques secondes. Il se releva d’un bond, avec une horrible grimace, s’essuyant la bouche, crachant, tapant du pied, tandis que le liquide continuait à couler par terre.
— Hé, c’est pas de la flotte ! cria-t-il.
Malko eut soudain l’impression d’avoir un régiment de fourmis rouges dans l’estomac. Il courut à l’arrière du camion-citerne, envoya la main sous le jet et la ramena sous son nez.
Cela puait l’essence !
En une fraction de seconde, il comprit.
— Courez ! hurla-t-il à Richard Green, pétrifié d’étonnement.
Lâchant le Kalachnikov, il démarra comme un missile, raflant au passage la main d’Eleonore Ricord, si vite qu’elle tomba sur un genou, se releva en voltige, cria de terreur. Ils plongèrent tous les deux dans le ravin, se tordant les pieds sur les cailloux du sol inégal.
Ils parcoururent ainsi près de cent mètres, jusqu’à ce que ses poumons soient prêts à éclater. Eleonore suivait tant bien que mal, littéralement traînée par lui.
— Hé, vous êtes fou ! appela Richard Green, dix mètres derrière Malko.
Une seconde plus tard, une explosion terrifiante secoua le désert. Le camion-citerne se transforma en une gigantesque boule de feu qui monta verticalement vers le ciel, entourée de fumée noire… Malko se jeta à terre au moment où le souffle brûlant mêlé de flammèches les atteignait. Il eut l’impression d’être une langouste que l’on plongeait brusquement dans l’eau bouillante.
La pression de l’air brûlant lui fit lâcher la main d’Eleonore Ricord qu’il entendit crier. Il roula sur lui-même, ses vêtements déchirés par la rocaille, assourdi, grillé, assommé par le souffle et le bruit de L’explosion.
Il dut rester plusieurs minutes évanoui, car, lorsqu’il réussit à se mettre debout, le silence était retombé. Seul un énorme nuage de poussière continuait à flotter à l’endroit où le camion-citerne avait explosé, s’étendant dans un rayon de trois cents mètres. Malko avait mal partout, son costume était en loques, il saignait d’innombrables coupures. Mais il n’était pas gravement atteint. Les craquements des flammes qui dévoraient le camion et ce qui restait de la « Station-Wagon » projetée sur un éperon rocheux, cinquante mètres plus haut, achevèrent de le ramener à la réalité.
Il regarda autour de lui. Personne.
Il appela :
— Eleonore ! Richard !
— Je suis là !
C’était la voix de la vice-consul noire. Elle émergea du nuage de poussière, méconnaissable, vêtue d’un slip déchiré, avec une seule chaussure, le visage en sang, sanglotant hystériquement. Elle se jeta dans les bras de Malko, tremblant de tous ses membres.
— Mon Dieu, qu’est-il arrivé ? Vous êtes blessé ?
— Ça va, dit Malko. Essayons de trouver Richard.
Ils le découvrirent trente mètres plus loin, étendu sur le ventre, la nuque en sang, déshabillé complètement par le souffle, étrangement incongru dans ce désert avec sa peau blanche.
Malko le retourna, après lui avoir tâté la nuque. L’Américain grogna et ouvrit les yeux. Il balbutia :
— Où sont-ils ?
— Qui ? demanda Malko.
— Les types qui nous ont attaqués.
Malko secoua la tête.
— Personne ne nous a attaqués. Le camion ne contenait pas de l’eau, mais de l’essence. Une petite surprise de nos amis que nous devions surprendre.
Richard Green se frottait la tête, l’œil vague.
— Mais le chauffeur ?
— Il a été le premier à prendre ses jambes à son cou. Pas pour faire pipi. Pour sauver sa peau. C’était bien calculé. Ils nous ont repérés les fois précédentes. Ils ont dû aussi savoir que vous vous étiez renseigné sur l’horaire du camion. Si vous n’aviez pas eu soif, nous serions en ce moment transformés en martyrs de la Démocratie.
Richard Green fixait d’un œil absent la « Station-Wagon » qui ressemblait à une œuvre du sculpteur César, en plus beau.
— Filons, conseilla Malko. Avant que les Palestiniens ne viennent ramasser nos morceaux en souvenir.
Il aida l’Américain à se relever. Richard Green tenait à peine sur ses jambes. Eleonore n’arrêtait pas de pleurer nerveusement… Ils mirent dix minutes à remonter sur la piste, coupant à travers la pierraille. Le camion brûlait toujours. Le désert avait été carbonisé dans un rayon de deux cents mètres. S’ils étaient restés près de l’engin, ils auraient été pulvérisés. Le vent rabattit sur eux une fumée âcre qui les fit tousser à cracher leurs poumons.