— Excellence, dit-il, je vous promets de ne plus vous ennuyer avec ces problèmes. Car je vais conseiller au State Department d’annuler le voyage de Henry Kissinger.
Insensible aux protestations du Koweiti, il sortit du bureau. Peut-être que la nouvelle qu’il avait lancée parviendrait jusqu’aux Palestiniens et dérangerait leurs projets. Mais, lui savait bien qu’il ne pouvait pas empêcher Henry Kissinger de venir au Koweit.
Donc il fallait trouver une solution. Moins définitive que de protéger le Secrétaire d’État en faisant un rempart de son corps. Ce qui risquait de faire deux morts au lieu d’un.
En attendant, il fallait annoncer la bonne nouvelle à Richard Green.
Penaud, le visage marbré de meurtrissures, le cou raide, le chef de station de la CIA au Koweit semblait avoir vieilli de dix ans en dix minutes.
— Bon sang ! fit-il. C’est une catastrophe ! On ne peut pas décommander le voyage si rapidement, sans perdre la face.
Malko se laissa tomber sur l’étroit divan, découragé.
— Eh bien, envoyez un télex conseillant au State Department d’acheter une armure pour Henry Kissinger.
Le silence qui suivit fut lourd et tendu. Au fond, Malko n’avait pas envie de plaisanter et partageait le désarroi de Richard Green. Il aurait fallu employer les méthodes généralement préconisées par Chris Jones et Milton Brabeck, les deux gorilles de la CIA, pour recevoir Henry Kissinger : vider le Koweit de ses habitants et les remplacer par des agents du Secret Service.
Difficile à réaliser en pratique.
La tête dans ses mains, Richard Green fixait d’un air absent l’aigle américain accroché au mur de son bureau.
Malko se leva :
— Je vais encore tenter quelque chose. Il y a une chance minuscule d’arriver à un résultat.
— Je suis très prise en ce moment. Nous avons des cocktails tous les soirs.
La voix de Winnie Zaki était mondaine, artificielle, froide, avec pourtant une pointe d’intérêt Malko sentit qu’elle allait raccrocher. Son mari était peut-être près d’elle. Mais il n’avait pas le choix.
— Il faut absolument que je vous voie, insista Malko.
— C’est impossible, trancha Winnie. Pas avant une dizaine de jours.
Il tenta le tout pour le tout.
— Il s’agit d’une question de vie ou de mort. Au sujet de quelqu’un qui vous est cher.
Il sentit sa surprise au silence qui suivit à l’autre bout du fil, puis elle demanda d’une voix pas très ferme.
— Que signifie… De qui s’agit-il ?
— Je vous expliquerai de vive voix, insista Malko. Mais c’est urgent.
Winnie Zaki se décida d’un coup.
— Très bien. Cet après-midi, restez dans votre chambre du Sheraton. La réunion de notre club se tient à l’hôtel. J’essaierai de m’échapper. Mais n’y comptez pas trop.
Elle raccrocha.
Malko n’avait plus qu’à attendre. Il alla jusqu’à la fenêtre. Les carcasses de deux voitures accidentées pourrissaient toujours devant le Sheraton.
Pour se donner un peu de courage, il contempla la photo panoramique de son château de Liezen. Si cela continuait, il serait obligé de le vendre à un Koweiti. La CIA ne lui pardonnerait pas l’échec d’une mission aussi importante. On ne faisait pas crédit dans le monde de l’espionnage. Il pensa au télégramme plein de diplomatie que Richard Green avait envoyé aux USA, avertissant que la sécurité de Henry Kissinger n’était pas assurée à 100 %… Les premiers gorilles du « Secret Service » devaient arriver le lendemain pour se familiariser avec leurs cibles éventuelles…
Malko n’en pouvait plus de contempler les pétroliers ancrés au large du port. Il avait essayé de prendre un bain pour détendre son corps endolori mais, sans doute par mimétisme, l’eau qui coulait des robinets avait la couleur du pétrole brut.
Sa montre indiquait cinq heures moins le quart.
Aucune nouvelle de Winnie Zaki. Il n’osait pas sortir de sa chambre, de peur de la rater. C’était éprouvant pour les nerfs. Il aurait dû demander à Eleonore de lui tenir compagnie. À cinq heures, il irait voir ce qui se passait. Il parcourut d’un œil distrait l’éditorial virulent du Koweit Tune, visiblement écrit par un survivant de la Propaganda Staffel du Docteur Joseph Goebbels.
C’était assez piquant d’entendre les pays du Tiers Monde dénoncer vertueusement le racisme et de lire ça. Les âmes pures devaient se sentir écartelées… Un grattement à la porte le fit sursauter. Il tâcha son journal.
On frappa de nouveau, timidement. Il entrouvrit la porte sans ôter la chaîne de sécurité. Il n’avait pas une confiance absolue dans la pulpeuse Winnie Zaki. La bouffée de parfum qui lui sauta aux narines le rassura immédiatement. Il ouvrit tout grand le battant.
Et se trouva nez à nez avec une inconnue ! Ravissante brune, très maquillée, vêtue d’une robe de cocktail beige moulant des formes épanouies. Sûrement une envoyée de Winnie. Elle jeta un coup d’œil inquiet vers le palier.
— Entrez, dit-il.
Les grands yeux noirs se levèrent sur lui, effarouchés.
— Vous êtes seul ?
— Bien sûr.
L’inconnue entra et il referma. Puis il fit face à sa visiteuse. Celle-ci était restée debout près du bureau commode scellé au mur. Malko lui sourit.
— Où est Winnie ?
Elle secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Son anglais avait un parfum de harem.
Elle se mordit la lèvre et murmura :
— Je crois que je me suis trompée de chambre, je dois m’en aller.
À travers la dentelle du haut de sa robe, Malko apercevait une poitrine pleine. L’inconnue était plus qu’appétissante, mais ce mystère l’agaçait. Que venait-elle faire dans sa chambre ? Quel lien avait-elle avec Winnie Zaki ?
Il la prit par le bras, la rapprochant de lui.
— Dites la vérité. Que voulez-vous ?
Elle ne se débattit pas, ne répondit pas, leva seulement sur lui deux yeux noirs bordés de kohl, emplis d’une expression trouble, et en même temps parfaitement précise. L’instinct de mâle de Malko ne s’y trompa pas une seconde.
Il lâcha son bras, posa les mains sur ses hanches rondes, et elle ne chercha pas à se dégager. Elle détourna un peu le visage lorsqu’il voulut l’embrasser, murmurant une vague protestation, puis finit par lui abandonner ses lèvres.
Au contact de sa bouche, elle fut prise d’une frénésie brutale, inattendue, une explosion de petits soupirs, de baisers furieux, de dents entrechoquées, de mains timides explorant son corps. Elle s’incrustait contre lui, ondulait, le bassin en avant, offerte, élastique, tiède et parfumée. Malko, soudain à dix mille lieues de la CIA, voulut l’entraîner vers le lit. Elle résista, murmura :
— Non… ma robe.
Elle avait déjà le visage en feu.
Elle tenta mollement de s’éloigner de lui. Le haut de son corps, du moins, murmura :
— I must go.
Cette aubaine inespérée avait déchaîné le désir de Malko. Le Sheraton se serait transformé en derrick sous ses pieds qu’il n’aurait pas lâché sa visiteuse. Il la repoussa contre le bureau, l’y accola, le dos au mur. Elle se laissa faire, comme en état d’hypnose. Sans l’aider, ni se défendre. Il écarta tout ce qui le gênait, l’ouvrit, la pénétra avec la fougue sans nuance d’un collégien. Elle eut un long gémissement extasié.
Elle était brûlante, humide, ouverte. D’un coup, il fut au fond d’elle, la clouant contre le mur comme un papillon. Sous sa robe de dentelle et de soie, elle ne portait strictement rien. Ses jambes et ses cuisses étaient très blanches, presque laiteuses. Elle se renversa en arrière, appuyant ses épaules au mur, avec un soupir comblé, dans une position pourtant inconfortable, les jambes nouées autour des hanches de Malko. Il sentait le fin talon d’une de ses chaussures appuyer contre ses reins, comme pour l’enfoncer encore plus en elle.