Ce qui était matériellement impossible. Elle glissa une main entre eux, le caressant, le griffant, le pressant. Il se retira, la reprit, explosa tumultueusement comme si c’était la dernière fois qu’il jouissait. Sa main le serra à le faire crier. Elle en tremblait de plaisir.
Ils restèrent longtemps soudés l’un à l’autre, les oreilles bourdonnantes.
Les yeux de Malko tombèrent sur sa montre : il s’était exactement écoulé sept minutes depuis que l’inconnue avait frappé à la porte. À cette allure, elle pouvait essayer tous les clients du Sheraton en une seule journée.
L’inconnue décroisa les jambes de ses reins, reposa à terre ses hauts talons, sourit à Malko, l’écarta d’elle, rabattit sa robe sur son ventre nu, soigneusement épilé. À part son visage cramoisi, elle était parfaitement convenable. Elle lissa le tissu de sa robe pour en effacer les plis, tapota ses cheveux noirs, sourit à Malko d’un air presque distant et se dirigea vers la porte.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
Elle fit comme si elle n’avait pas entendu, ouvrit et disparut.
Malko finissait de remettre de l’ordre dans ses vêtements quand on frappa de nouveau. Il faillit éclater de rire, en dépit de sa tension nerveuse. Si c’était encore une inconnue affamée, il n’allait pas pouvoir faire face à la situation.
Il ouvrit. C’était Winnie Zaki. En tailleur strict et talons plats, ses longs cheveux attachés en un chignon serré. Tendue. Elle se précipita littéralement dans la chambre, referma derrière elle.
— J’ai cru que vous ne viendriez jamais, dit Malko.
Elle regarda autour d’elle, s’attendant visiblement à trouver le diable.
— J’ai eu du mal à m’échapper, dit Winnie. Que voulez-vous me dire ?
Malko faillit lui parler de l’étrange visiteuse qui l’avait précédée. Mais il y avait mieux à faire. Winnie le regardait, froide comme un iceberg.
— Qui est en danger de mort ? demanda-t-elle.
Les yeux dorés de Malko étaient aussi durs que les siens.
— Votre mari, dit-il.
Winnie se crispa :
— Abdul ! Mais pourquoi ?
— Parce qu’il est l’organisateur d’un attentat contre Henry Kissinger, expliqua Malko tranquillement. Pour le compte d’extrémistes qui veulent abattre l’homme de la Paix, qui ne peuvent supporter qu’Israël se rapproche des pays arabes modérés. Les services spéciaux américains ont tout tait pour mettre hors circuit les auteurs présumés de cet attentat. N’y étant pas parvenus, la décision a été prise au plus haut niveau d’éliminer votre mari. Physiquement.
Les yeux de Winnie Zaki le scrutaient intensément, cherchant à deviner s’il bluffait.
— Comment savez-vous cela ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.
— J’appartiens à ces services, avoua Malko.
Ce qu’elle savait déjà, de toute évidence.
Elle détourna les yeux, décontenancée, fit quelques pas dans la chambre. Se tourna vers lui, flamboyante de rage.
— Vous mentez ! explosa-t-elle. C’est du bluff.
Ses yeux scintillaient de haine. Sa bouche n’était plus qu’un trait mince, sa somptueuse poitrine se soulevait d’indignation.
— Libre à vous de le croire, dit Malko. Je vous aurai prévenue. Vous ferez une ravissante veuve.
Il crut qu’elle allait lui sauter à la figure.
— Salaud ! Vous ne pouvez rien contre Abdul. Personne n’osera s’attaquer à lui.
— Ceux qui doivent le tuer sont déjà en route, dit Malko. Souvenez-vous du raid de Beyrouth.
À Beyrouth, les services secrets israéliens étaient venus liquider une dizaine de chefs palestiniens. En toute impunité. Malko sentit qu’il avait enfin touché la jeune femme. C’est d’un ton plus calme qu’elle demanda.
— Si c’est vrai, pourquoi me dire cela ? Puisque vous êtes l’ennemi d’Abdul.
— Pour empêcher cette exécution.
— Comment ?
C’est là que Malko avait intérêt à peser ses mots.
— Je ne veux la mort de personne, dit-il. Pas plus celle de votre mari que celle d’Henry Kissinger. Mais je suis chargé de la sécurité de ce dernier et je ferai ce qui est nécessaire. Voilà ce que je vous offre : vous me permettez de mettre la main sur les hommes qui se préparent à assassiner le Secrétaire d’État, je les fais mettre hors circuit le temps de sa visite, et, en contrepartie, votre mari ne risque rien.
Il y eut un long silence. Winnie Zaki était visiblement impressionnée par le ton froid et détaché de Malko. Pourtant, elle secoua la tête, en se mordant les lèvres.
— C’est impossible, dit-elle. Vous les tuerez.
— Sûrement pas.
— Je ne peux pas vous croire, fit-elle. Et s’ils apprenaient que je les ai trahis, c’est eux qui me tueraient. Et puis d’ailleurs, vous bluffez.
D’un pas rapide, elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit, se retourna. Malko n’avait pas bougé.
— Vous le regretterez, dit-il lentement. Toute votre vie.
Il vit la brusque lueur d’angoisse dans les yeux de la Danoise. Elle hésita, referma la porte, revint vers lui. Cette fois, il la sentait convaincue. Le cercle blanc de la peur cernait ses lèvres. Elle demeura un long moment silencieuse, face à lui, le regard dans le vide, visiblement en proie à un profond désarroi, puis elle leva les yeux.
— Je peux vous proposer quelque chose, dit-elle.
Malko dut faire appel à tout son sang-froid, pour ne pas hurler de joie.
— Je vous écoute.
— Les hommes auxquels vous faites allusion n’auront pas d’armes, dit-elle. Une femme doit les leur apporter à l’aéroport. Au dernier moment. Je sais où sont ces armes. Ils n’auront pas le moyen de s’en procurer d’autres. Si vous les interceptez…
Le cerveau de Malko travaillait comme un ordinateur. Une idée le traversa, fulgurante.
— Cette femme, dit-il, ce n’est pas une Japonaise nommée Chino-Bu ?
Une lueur de panique traversa brièvement les yeux noirs de Winnie Zaki.
— Comment… comment le savez-vous, souffla-t-elle.
Le puzzle se mettait en place.
— Nous savons beaucoup de choses. Très bien, j’accepte votre proposition. Où sont ces armes ?
— À Goa.
Malko crut avoir mal entendu.
— À Goa, en Inde ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle fait là-bas !
— Il y a un centre de hippies, expliqua Winnie Zaki, plusieurs centaines de tous les pays. Souvent les commandos palestiniens s’y reposent entre deux missions. L’Inde a toujours eu une attitude très pro-arabe. Et il est facile de sortir d’Inde avec des armes.
— Où vais-je trouver cette Japonaise ? demanda Malko.
— Je vous ai dit : à Goa. Dans un village qui s’appelle Calangute. C’est tout ce que je sais. J’ai entendu Abdul en parler.
Malko réfléchissait. Si la Danoise disait vrai, c’était la solution inespérée à son problème.
— Allez-vous parler de notre accord à votre mari ?
Winnie secoua la tête :
— Il faudrait que j’avoue vous avoir cru. Vous savez bien que c’est impossible.
— Très bien, dit Malko, je choisis de vous croire. Que savez-vous de cet attentat ?
Winnie se raidit, aussitôt sur la défensive.
— Je ne vous dirai rien de plus. Et si, en dépit de cela, il arrive quelque chose à Abdul, je vous tuerai moi-même.