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— Et le blond qui est avec toi ?

— Il travaille dans l’Alaska. Il pilote un bateau l’été. Il est en vacances.

— Comment tu es venue ici ?

— En bus.

— Où tu l’as rencontré ?

— À Bombay.

Il se tut, apparemment satisfait. Eleonore demanda timidement :

— Et toi. Tu n’es pas Américain.

— Non. Soudanais.

— Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu es ici ?

Il hésita, éclata de rire.

— Je fais la révolution !

Eleonore se dépêcha de changer de sujet.

— Ton amie ne va rien dire… À cause de moi ?

Il haussa les épaules.

— Elle s’en fout.

Il se tut, puis il ajouta :

— J’aime bien baiser avec toi. Faudra qu’on se revoie. Je pars dans deux jours, mais je reviens. Tu restes à Ajuna ?

— Où vas-tu ? demanda Eleonore.

La gifle lui coupa le souffle. Elle ferma les yeux, étourdie, soudain terrifiée. La voix sèche de Jambo lui parvint dans un brouillard cotonneux.

— Pose pas de question ; j’ai horreur de ça. Ici, il faut jamais s’intéresser à ce que font les autres. La semaine dernière il y a un petit malin qui s’est retrouvé dans la flotte.

Eleonore resta coite. L’attitude de Jambo confirmait leurs informations. Ses yeux s’habituaient à l’obscurité et elle distinguait mieux l’intérieur de la cabane. Impossible d’y cacher des armes. Sauf s’il y avait une cavité sous la natte. Le Soudanais se tourna soudain sur le côté.

— J’ai sommeil, dit-il, tire-toi.

Eleonore ramassa sa robe, la remit et se glissa hors de la cabane. La plage était silencieuse. Elle aperçut les dernières braises du grand feu, un peu plus loin et se mit en marche. Ses jambes ne la portaient plus, son ventre était lourd et moite, plein de Jambo. Elle se tordit les chevilles sur les rochers, marchant vers la mer. Elle se déshabilla, plongea dans les vagues, s’ébroua longuement, se lava. Elle avait l’impression de s’éveiller d’un rêve malsain et exquis. Un souvenir qu’il faudrait qu’elle chasse de son esprit. Elle sortit de l’eau, se sécha avec sa robe, partit vers le feu, trouva facilement Malko. Il somnolait. Chino-Bu avait disparu.

— Cela n’a pas été trop difficile ?

Elle secoua la tête sans répondre, puis soupira :

— Je suis fatiguée et j’ai horriblement mal à la tête.

— Je crois que nous sommes bons pour coucher sur la plage, dit Malko.

Ils s’écartèrent du feu et allèrent s’installer dans un creux de sable, en bordure de la cocoteraie. Eleonore raconta ce qu’elle avait appris.

— Ainsi, c’est bien Chino-Bu ! soupira Malko.

Automatiquement, Eleonore s’allongea dans ses bras, tout son corps en contact avec le sien. Le souvenir de Jambo la pénétrant lui arracha un frisson. Le bras de Malko se glissa autour de ses reins. La tête dans le creux de son épaule, elle sentit son corps s’ouvrir, se réchauffer. Sans un mot, ils firent l’amour, puis restèrent enlacés dans la fraîcheur de la fin de la nuit.

— Il faut trouver ces armes, dit à voix basse Eleonore. Je ne crois pas qu’il les cache dans cette cabane. Il n’y a même pas de cadenas.

— Nous verrons demain, dit Malko.

Jamais il n’aurait pensé que le contact avec leurs adversaires prenne cette forme inattendue. Il eut du mal à s’endormir, essayant de deviner ce qui s’était vraiment passé entre Eleonore et Jambo.

* * *

Le soleil brûlait les épaules de Malko comme de l’acide. Allongé sur la plage, il surveillait la cabane de Jambo. Le Soudanais se trouvait à une centaine de mètres en mer, derrière le récif rocheux, à bord de sa barque, en train de pêcher des langoustes. Finalement Chino-Bu avait regagné la cabane et s’y reposait.

Les yeux cernés d’Eleonore témoignaient de son dévouement à la CIA. Étendue sur le ventre, elle somnolait. Autour d’eux, c’était le va-et-vient habituel des hippies. Malko réfléchissait à la façon de mettre son plan à exécution. La première chose était de savoir où étaient les armes. Comme le Koweit semblait loin en ce moment ! Et pourtant il n’était qu’à quatre heures d’avion. C’était une idée géniale d’être venu se cacher au milieu de cette communauté hippie, pour des activistes palestiniens. Les services secrets israéliens n’avaient sûrement pas d’informateurs à Ajuna Beach. Sans Winnie Zaki, jamais il ne serait venu chercher à Goa les assassins de Henry Kissinger.

— Voilà Chino-Bu, annonça-t-il à voix basse.

La Japonaise venait d’émerger de la cabane de Jambo, nue à son habitude et se dirigeait vers le restaurant d’un pas traînant.

— Suivez-la, ordonna Malko. Et veillez à ce qu’elle ne revienne pas tout de suite.

Eleonore se leva et partit à travers la plage.

Dès que Chino-Bu et Eleonore se furent rencontrées, il se leva et se dirigea vers la cabane. De sa barque, Jambo ne pouvait le voir.

* * *

Malko sentit le contour d’une enveloppe épaisse dissimulée sous les fruits, les légumes et les œufs du grand panier d’osier. Il la sortit et l’ouvrit. Elle contenait des billets de cent dollars US, cinq cents marks, deux billets d’avion et deux passeports. L’un au nom de John Bougola, l’autre de C. Kukusai. Ils comportaient plusieurs volets. Le premier était un Bombay-Koweit sur le vol 371 des Koweit Airways du 18 janvier. Le jour de l’arrivée de Henry Kissinger. Les deux billets étaient OK. Il remit le tout en place, au fond du panier.

Il avait retourné la natte, faisant fuir quelques cafards, sans trouver de cache. Jambo ne gardait pas les armes là. Malko ressortit et se perdit dans la cocoteraie, morose et perplexe. Il devait trouver ces armes avant le lendemain. Sinon son plan échouait.

Elles étaient sûrement en lieu sûr. Jambo et Chino-Bu ne devaient pas se fier aux hippies. Mais où ? Malko rejoignit Chino-Bu et Eleonore au restaurant, se fit servir un thé aux mouches et finit par s’éloigner discrètement avec Eleonore.

— Chino-Bu vous a dit des choses intéressantes ?

Eleonore secoua la tête.

— Rien. Elle parle à peine. Elle m’a dit qu’elle ne parlait que le japonais.

— Les armes ne sont pas dans la cabane, dit-il. Il faut chercher ailleurs.

S’il ne trouvait pas les armes, il allait être obligé d’éliminer physiquement Jambo et Chino-Bu.

— Elle m’a seulement dit qu’ils devaient aller à Bombay demain pour récupérer des passeports neufs, expliqua Eleonore. Il paraît qu’on leur a volé les leurs.

Malko pensa aux deux passeports, dans le panier à fruits. Jambo et Chino-Bu partaient bien apporter les armes au Koweit.

— Ils partent avec les armes, dit-il. Il faut les trouver.

— Ils les ont peut être enterrées, suggéra Eleonore. Dans la cocoteraie, ou dans une rizière… Ce ne sont pas les endroits qui manquent.

Malko écoutait d’une oreille, observant Jambo en train de regagner le bord à la rame vers le rivage.

— Allons voir, dit Malko. Il ne faut plus le lâcher.

À quelques pas de là, deux pédérastes s’enduisaient d’huile de coco avec des rires chatouillés. Ils se baignèrent en attendant que la pirogue arrive au bord. Jambo brandit dans leur direction une énorme langouste verdâtre. Chino-Bu sortit de la cocoteraie et arriva en courant, poussant des cris aigus. Ils aidèrent Jambo à tirer la pirogue à terre. Cinq ou six langoustes se trémoussaient dans le fond. Jambo les jeta à Chino-Bu.

— Va les vendre au restaurant. Pas moins de dix roupies chaque. Qu’on puisse s’acheter un peu de hasch.

Il prit Eleonore par la taille et caressa ses seins nus, presque sans se cacher, en murmurant à son oreille. Elle se dégagea avec un rire un peu forcé. Malko regardait la mer. Avec les mille dollars et les cinquante marks du panier de légumes, Jambo et Chino-Bu pouvaient vivre trois ou quatre ans en Inde. Ce n’était donc pas pour survivre que le Soudanais s’épuisait à plonger à la recherche de ses langoustes. Par contre, le fond de la mer constituait une excellente cachette pour des armes enveloppées dans un sac étanche. Un endroit où aucun hippie n’irait les chercher. Les équipements de plongée sous-marine ne devaient pas être nombreux à Ajuna Beach.