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Tout à coup, il s’arrêta net, jura entre ses dents, en regardant la mer. Eleonore eut l’impression que son estomac se remplissait de briques. Suivant la direction de son regard, elle aperçut le scintillement d’un rayon de soleil contre un objet flottant à la surface de l’Océan Indien.

Le masque de plongée de Malko.

Jambo, sans plus s’occuper d’elle, se mit à courir comme un fou. D’abord vers sa pirogue échouée, puis vers sa cabane.

Eleonore démarra derrière lui, de toutes ses forces, terrifiée. Quand elle parvint à son tour à la cabane, essoufflée, paniquée, Jambo était en train d’armer un fusil sous-marin, un masque de plongée autour du cou. Il avait bouclé une ceinture de plomb autour de sa taille, à laquelle était accroché un poignard.

— Jambo ! Qu’est-ce que tu ?

L’arme prête, il voulut sortir. Eleonore lui barra le chemin. Sans un mot, il lui envoya un violent coup de poing sur la bouche. La Noire tituba, poussa un cri, eut l’impression que sa langue se muait en carton épais. Mais elle trouva le courage de saisir le fusil par la hampe. Jambo lui appuya si violemment la pointe contre son estomac, nu, qu’elle sentit la flèche pénétrer dans sa chair.

— Tire-toi ou je te tue, gronda-t-il.

Eleonore avala sa salive, le cœur dans les talons.

— Où vas-tu ? balbutia-t-elle. Pourquoi es-tu en colère ?

— Tire-toi, je te dis, répéta le Soudanais ou je t’embroche.

Elle vit dans ses yeux qu’il allait lui tirer la flèche barbelée à bout portant. Elle lâcha prise. Il dévala comme un fou vers la mer. Eleonore le vit entrer dans l’eau après avoir mis son masque et nager vigoureusement dans la direction où se trouvait Malko.

* * *

Instinctivement, Malko agita le bras tenant la langouste en un geste de défense. Voulant croire que le plongeur ne l’avait pas vu. Mais le nouveau venu se dirigeait droit sur lui, la flèche toujours pointée en avant.

D’une détente désespérée, il se jeta vers la surface. La flèche partit, lui effleura la cuisse et se perdit dans les rochers. Le plongeur avait prit un tel élan qu’il vint heurter le ventre de Malko du bout de son fusil, comme pour l’embrocher. À travers le masque, Malko reconnut les narines épatées et les yeux noirs pleins de haine de Jambo ! Il n’avait aucune arme à part sa langouste. L’autre avait tout le temps de récupérer sa flèche attachée au fil de nylon et de le tirer tranquillement tandis qu’il tenterait de s’enfuir.

C’est alors qu’il aperçut le poignard, accroché à la ceinture de Jambo. Ils étaient si prêts l’un de l’autre qu’il n’eut qu’à étendre le bras pour l’arracher de sa gaine.

En dépit du brusque recul du Soudanais, si Malko avait été un assassin, il aurait eu dix fois le temps de lui plonger l’arme dans le foie. Mais il se contenta de remonter vers la surface. Jambo n’avait pas de bouteille. Lui aussi allait être obligé de remonter pour réarmer le fusil. Maintenant, ils étaient à égalité.

Il espérait encore ne pas engager la lutte ouverte avec le Soudanais ce qui modifierait tous ses plans.

À peine la tête hors de l’eau, il rejeta l’air vicié et aspira profondément pour être prêt à plonger de nouveau. Quelques secondes plus tard, la tête crépue de Jambo creva la mer à quelques mètres de lui. Il aperçut Malko et nagea aussitôt sur le dos, s’éloignant de lui, son fusil et sa flèche dans la main gauche.

Malko cria :

— Jambo, Jambo, qu’est-ce que tu fais ?

Il nagea lentement vers lui, sans lâcher le couteau à manche de liège. Il fallait l’empêcher de réarmer. Sinon, il allait être en danger de mort.

— Salaud ! hurla le Soudanais. Je vais te tuer.

Malko brandit la langouste.

— Tu es fou ! Pour une langouste !

Son ton était tellement sincère que l’autre se relâcha quelques secondes. Malko en profita pour insister :

— Je sais bien que je n’aurais pas dû t’emprunter ton masque ! Mais j’avais envie d’offrir une langouste à Eleonore !

Jambo hésitait, arc-bouté dans l'eau, en train de tendre le sandow de son fusil.

Malko avait encore le temps de poignarder son adversaire. S’il le laissait réarmer le fusil, il serait à sa merci. Mais il ne fallait pas, jusqu’à la dernière seconde, que les Palestiniens sachent que la CIA avait pénétré leurs plans. Pour cela, il était impératif que Jambo ne considère pas Malko comme un ennemi.

Ce dernier nagea vers le Noir et lui tendit le poignard en le tenant par la lame :

— Tiens, dit-il, je te l’avais pris parce que j’avais eu peur.

Maintenant, il était entièrement à la merci de son ennemi. Debout dans l’eau, il attendit, des papillons plein l’estomac. Jouant sa vie sur une intuition. Jambo prit le poignard, le remit dans sa gaine. Puis, il acheva d’une détente sèche et puissante de réarmer son harpon, garda le doigt sur la détente. Malko guettait ses moindres mouvements. Comme s’il avait été en cage avec un fauve dangereux que le moindre mouvement maladroit puisse déchaîner. Il sentait que Jambo hésitait à le tuer, que son geste de soumission l’avait pris de court.

— Qu’est-ce que tu faisais ici ? grommela-t-il.

— Je te l’ai dit, fit Malko. Je péchais.

— Tu avais dit que tu allais à Calangute ?

— Je n’ai pas pu, dit Malko, je me suis coupé le pied sur un rocher en partant Regarde.

Il se mit sur le dos, montra la profonde coupure à son pied droit. Le sang coulait encore. Maintenant, Jambo était sérieusement ébranlé.

— Personne d’autre que moi n’a le droit de pêcher ici, dit-il d’un ton agressif. J’ai déjà failli tuer un Allemand, l’autre jour.

— Je t’assure que je ne le savais pas, fit humblement Malko.

Ils nageaient l’un en face de l’autre. Malko tenant toujours sa langouste dans sa main ensanglantée. Il la tendit à Jambo.

— Tiens, elle est à toi.

Le geste apaisa définitivement le Soudanais.

— Ça va, bougonna-t-il, on va la bouffer ensemble.

Il se mit à nager vers le bord, remorquant son fusil.

Malko suivit.

Le ciel lui parut plus bleu : il était vivant et maintenant il savait où se trouvaient les armes. Mais le reste de sa mission allait être encore plus délicat. Jambo tenterait de le tuer au premier soupçon. Il ignorait même si sa subite magnanimité n’était pas une ruse pour en savoir plus.

Ils arrivèrent ensemble sur la plage. Eleonore attendait, appuyée à la pirogue. Elle se précipita vers Malko qui boitait. Immédiatement, il remarqua le côté gauche de son visage et sa lèvre gonflée.

— Que s’est-il passé ? demanda Malko.

Eleonore se força à sourire comme Jambo arrivait.

— Ce n’est rien, assura-t-elle. Un malentendu. Mais vous êtes blessé.

Sa main soignait et son pied lui faisait horriblement mal. Jambo s’approcha, faussement gai, mit la main sur l’épaule de Malko.

— Faut pas m’en vouloir, man ! Mais ces langoustes c’est tout ce que j’ai pour bouffer. J’ai cru que tu voulais me piller mon parc. Il n’y en a pas beaucoup, parce que l’eau est trop froide. Ta copine a voulu m’arrêter et je me suis énervé.

— Mais on va la bouffer ce soir ta langouste. Tous les quatre. Parce que demain, on part à Bombay chercher nos passeports.

— Excellent ! dit Malko. Eleonore et moi, on va essayer d’acheter des légumes au restaurant et on fera la cuisine.

Great, man, great, fit gravement le Soudanais.

Son regard semblait parfaitement innocent, mais à plusieurs reprises, Malko crut y surprendre une lueur dangereuse. Jambo pensait-il qu’il était un ennemi ?