— Ouvrez, cria la même voix. Nous ne croyons pas à votre bluff.
Le Palestinien ricana.
— Du bluff !
Il força l’homme à genoux à baisser la tête, et appuya sur la détente du pistolet-mitrailleur.
Les détonations firent vibrer les glaces de la tour de contrôle. Le contrôleur à genoux poussa un hurlement. L’autre avait tiré à dix centimètres de sa tête. Aussitôt, le Palestinien lui glissa à l’oreille :
— Ne dis plus rien, sinon, je te tue pour de bon !
L’autre resta coi, sanglotant silencieusement ; les deux autres se demandaient comment allait finir ce cauchemar. Le gros « 707 » manœuvrait lentement au-dessous d’eux guidé par les « parkers » obéissant logiquement aux ordres de la tour. Le bruit était assourdissant.
— Nous avons exécuté le premier otage, cria le Palestinien. Laissez-nous tranquilles. Nous sortirons dans dix minutes.
De nouveau, ce fut le silence.
Les soldats, de l’autre côté de la porte, attendaient des ordres. Il y eut un bruit de pas, de bousculade, puis la voix sèche et furieuse d’un des responsables arabes de la sécurité, celle plus aiguë, d’un de ceux qui expliquait la situation. Le nouveau venu ordonna :
— Ouvrez cette porte, faites-la sauter au besoin.
De violents coups de crosses ébranlèrent le battant. Le Palestinien braqua sa mitraillette et tira tout son chargeur, à la hanche, balayant la porte. Il y eut des cris de douleur dans l’escalier, puis une fusillade nourrie éclata, brisant des instruments, transperçant le radar. À genoux dans un angle mort, le Palestinien venait de remettre un chargeur dans son arme.
Une explosion sourde secoua la pièce. Les policiers avaient dû accrocher une grenade à la serrure, à l’extérieur de la porte. Celle-ci se rabattit violemment dans un nuage de fumée. Le Palestinien à genoux tira aussitôt dans l’ouverture et les policiers refluèrent.
Le second, les yeux hors de la tête, tira de sa poche une grenade, la dégoupilla et la jeta sur la console où était posé le micro en hurlant :
— Palestine, Palestine !
Ensuite, ce ne fut plus qu’une confusion gigantesque et tragique. Plusieurs uniformes noirs surgirent dans l’embrasure, tirant comme des fous. Le Palestinien à la mitraillette riposta puis sa tête éclata. Le contrôleur agenouillé fut pratiquement coupé en deux par une rafale.
Au moment où le second Palestinien était atteint de plusieurs balles, la grenade explosa avec un bruit feutré et sinistre. Des traînées éblouissantes de phosphore jaillirent comme des langues de feu, le contrôleur qui se trouvait près du micro hurla, brûlé à mort, se recroquevilla et continua ses cris inhumains tandis que les policiers refluaient dans le couloir, pour échapper à l’âcre fumée.
Grièvement brûlé, une balle dans la cuisse, le troisième contrôleur réussit à se traîner dans le couloir et fut immédiatement abattu par un policier qui le prit pour un Palestinien.
Une colonne de fumée noire sortait des vitres brisées de la tour de contrôle. Les flammes brûlaient les vêtements des quatre cadavres recroquevillés, dans la fumée étouffante et âcre.
En bas, le Boeing « 707 » transportant Henry Kissinger et une trentaine de journalistes était immobile.
À la merci de l’attaque du commando « Jérusalem ».
Cinq bagagistes en combinaison blanche, avec dans le dos le sigle des Koweit Airways pénétrèrent sans se presser vers la salle des bagages.
Au même moment, des coups de feu se firent entendre, sans qu’on sache très bien d’où ils venaient.
Instantanément, ce fut la pagaille dans la salle de transit. Les gens s’allongeaient par terre ou cherchaient à fuir vers la piste, repoussés par les policiers de garde aux guichets de fouille. Des cris et des interpellations éclataient de tous les côtés. Un Boeing « 707 » venait de s’immobiliser en face du bâtiment.
Seuls, les bagagistes demeurèrent calmes. Comme si tout ce brouhaha ne les concernait pas. Ils chargèrent une douzaine de valises sur un chariot et ressortirent, entourant l’engin.
Ils s’arrêtèrent dès qu’ils furent à l’extérieur. L’un d’eux saisit la valise marron, défit les courroies, rabattit le couvercle, prit un paquet enveloppé de papier huilé et le jeta à son voisin. Ce dernier, sans ôter le papier, dégagea le bout du canon d’une mitraillette MP 5 et déplia le chargeur de l’arme.
En moins d’une minute, les cinq hommes s’étaient répartis les mitraillettes et les grenades dont ils bourrèrent les poches de leurs combinaisons.
À vingt mètres d’eux, le « 707 » semblait énorme.
Une explosion secoua le bâtiment, et une fumée noire s’échappa des vitres de la tour de contrôle.
Deux des « bagagistes » prirent une échelle de coupée montée sur roues et se mirent à la pousser en courant vers le « 707 ». Déployés autour d’eux, les trois autres assuraient leur protection. Rien ni personne ne pouvait plus les empêcher d’accomplir leur mission-suicide.
Ou bien, l’équipage du « 707 », sans méfiance, ouvrait la porte croyant qu’il avait affaire au vrai personnel de piste. Dans ce cas, les Palestiniens ouvraient immédiatement le feu, jetaient des grenades incendiaires et mitraillaient l’intérieur. Ou l’équipage n’ouvrait pas et, les hommes du commando tiraient dans les ailes et jetaient leurs grenades sous l’appareil, ce qui le ferait immédiatement exploser.
Ce serait l’holocauste général.
Face au Boeing, le chef du commando, Salem Bakr sentit un curieux goût métallique dans sa bouche. Il était en sueur. Il se dit que c’était peut-être la peur et qu’il ne s’était pas assez habitué à contempler avec sérénité l’idée de sa mort.
Jusqu’alors, il s’était toujours occupé de celles des autres.
Malko aperçut les hommes en combinaison blanche pousser l’échelle vers l’avion, les trois autres déployés derrière eux, armes à la main, la fumée qui sortait de la tour de contrôle.
— Les voilà ! cria-t-il au sheikh.
Ce dernier écumait de rage, murmurant des injures en arabe et en anglais. Malko longea le « 707 » par la droite, tourna à fond le volant pour virer devant le nez de l’avion.
Les pneus hurlèrent sur le ciment. La Mercedes stoppa en travers, entre les deux hommes en blanc qui poussaient l’échelle et l’avant du Boeing. Malko sauta à terre, suivi du sheikh Sharjah.
Déjà, le premier des bagagistes le visait avec sa mitraillette. Malko n’eut même pas le temps de sortir son pistolet extra-plat. Il y eut une explosion sèche et le Palestinien en blanc fut soudain couvert de sang. Sa main droite et son visage avaient été déchiquetés par l’explosion de son arme.
Malko, accroupi, visa Salem Bakr, tira deux fois.
Le médecin tournoya sur lui-même, tomba à genoux, se releva. Lâchant sa mitraillette, il prit une grenade et la jeta de toutes ses forces vers le Boeing. L’engin rebondit et roula sous l’aile, à trois mètres de Malko. Celui-ci entendit le hurlement du commandant de bord, par la vitre ouverte du cockpit.
Abrité derrière la passerelle roulante, un autre Palestinien jeta à son tour une grenade. Elle heurta Malko à l’épaule, le déséquilibrant et l’empêchant de toucher celui qu’il visait. Puis roula près du train avant du Boeing. Sans plus exploser que la première.
Trois voitures pleines de soldats, d’agents du « Secret Service » et de policiers fonçaient vers le Boeing en danger. Il restait très peu de temps aux quatre terroristes survivants.
À genoux, sur le ciment, le médecin hurla quelque chose en arabe.