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— C’est ce qui compte, approuva-t-elle en se rapprochant de lui.

Ce soir-là, dans les faubourgs de Clarksburg, ils firent l’amour sur un petit lit, dans la chambre sombre d’un motel aux murs de parpaings. Une pluie de printemps tombait sur le toit plat et gouttait sur le sol avec une cadence régulière, apaisante. Sans même rabattre les couvertures, ils s’allongèrent nus l’un contre l’autre, protégés par leurs seuls bras et jambes, perdus l’un dans l’autre, sans rien demander d’autre.

L’univers devint tout petit, étincelant, très chaud.

68.

Virginie-Occidentale, Ohio

La pluie et le brouillard les suivirent au départ de Clarksburg. Les pneus de la vieille Buick bleue bourdonnaient au contact des routes mouillées qui sinuaient entre les vertes collines moutonnantes et les falaises crayeuses. Les essuie-glaces traînaient des bouts de caoutchouc noir, et Kaye repensa à la petite Fiat geignarde de Lado sur la route militaire géorgienne.

— Tu rêves encore d’eux ? demanda-t-elle à Mitch.

— Je suis trop crevé pour rêver.

Il lui sourit puis se concentra à nouveau sur sa conduite.

— Je me demande ce qui leur est arrivé, reprit Kaye d’une voix enjouée.

Mitch grimaça.

— Ils ont perdu leur bébé et ils sont morts.

Kaye vit qu’elle avait touché un point sensible et s’écarta de lui.

— Pardon.

— Je suis un peu givré, je t’avais prévenue. Je pense avec mon nez et je me fais du souci pour trois momies mortes il y a quinze mille ans.

— Tu n’es pas givré, loin de là.

Kaye secoua ses cheveux, puis poussa un cri de joie.

— Eh là ! fit Mitch.

— Nous allons voyager à travers l’Amérique ! s’écria-t-elle. À travers le cœur du pays, et nous allons faire l’amour à chacune de nos étapes, et nous allons apprendre ce qui fait marcher cette grande nation.

Mitch tapa du poing sur le volant et éclata de rire.

— Mais nous nous y prenons mal, reprit-elle, soudain sérieuse. Il nous manque un gros caniche.

— Pardon ?

— Travels with Charley. John Steinbeck avait un camping-car qu’il avait baptisé Rossinante. Il a voyagé à son bord en compagnie de son caniche. Un bouquin fantastique.

— Charley était-il prétentieux ?

— Je veux !

— Alors, le caniche, c’est moi.

Kaye fit mine de lui mettre des bigoudis dans les cheveux.

— Le voyage de Steinbeck a sûrement duré plus de huit jours, reprit Mitch.

— Inutile de nous presser. Je veux que notre voyage dure l’éternité. Tu m’as rendu ma vie, Mitch.

À l’ouest d’Athens, Ohio, ils s’arrêtèrent pour déjeuner dans un fourgon reconverti en restaurant et peint en rouge vif. Il se trouvait sur une dalle de béton, à deux rails de distance d’un chemin de terre longeant l’autoroute, dans une région de collines basses couvertes d’érables et de cornouillers. La salle était chichement éclairée par des lanternes et la nourriture était à peine correcte ; Mitch prit un cheeseburger et un chocolat au lait, Kaye une pâtisserie et du thé glacé en sachet. Dans les cuisines, une radio diffusait des chansons de Garth Brooks et de Selay Sammi. Du maître queux, on ne distinguait qu’une toque blanche qui dodelinait au rythme de la musique.

Alors qu’ils sortaient du fourgon, Kaye remarqua trois adolescents mal fagotés errant sur le chemin de terre : deux filles en jupe noire et caleçon gris déchiré, un garçon en jean et anorak taché. Pareil à un chiot mal-aimé, il marchait plusieurs pas derrière les deux filles. Kaye s’assit dans la Buick.

— Qu’est-ce qu’ils fichent dans ce trou ?

— Peut-être qu’ils y habitent, répondit Mitch.

— Il n’y a qu’une maison, là-haut, sur la colline, derrière le resto, soupira-t-elle.

— Attention, ton regard devient franchement maternel, lança-t-il.

Mitch fit une marche arrière sur le parking gravillonné, et il allait s’engager sur le chemin de terre lorsque le garçon lui fit signe. Mitch freina et abaissa sa vitre. La bruine qui tombait était imprégnée d’une odeur d’arbres et de gaz d’échappement.

— Excusez-moi, monsieur. Vous allez vers l’ouest ? demanda l’adolescent.

Ses yeux d’un bleu spectral éclairaient un visage pâle et étroit. Il avait l’air inquiet, épuisé, et ses haillons semblaient abriter un tas d’os étriqué.

Les deux filles restèrent en retrait. La plus jeune, une brune, se recouvrit le visage des mains, observant la scène entre ses doigts comme une enfant timide.

Le garçon avait les mains sales, les ongles noirs. Il vit que Mitch l’avait remarqué et se frotta les paumes sur son pantalon.

— Ouais, fit Mitch.

— Je suis vraiment désolé de vous embêter. On n’a pas le choix, monsieur, c’est vraiment la galère pour se faire prendre en stop, et il commence à pleuvoir fort. Si vous allez vers l’ouest, ça nous aiderait vraiment si vous pouviez nous prendre.

Touché par le désespoir du garçon, Mitch sentit aussi remonter en lui un vieux fond de galanterie. Il scruta néanmoins son interlocuteur, partagé entre la compassion et le soupçon.

— Dis-leur de monter, lança Kaye.

L’adolescent les fixa d’un air surpris.

— Vous voulez dire tout de suite ?

— Nous allons bien vers l’ouest, dit Mitch en désignant l’autoroute derrière la barrière.

Le garçon ouvrit la portière arrière et les filles foncèrent vers la voiture. Comme elles embarquaient, Kaye se tourna vers elles, posant le bras sur le dossier de son siège.

— Où vous rendez-vous ? s’enquit-elle.

— À Cincinnati, répondit le garçon. Ou plus loin si possible, ajouta-t-il, plein d’espoir. Merci mille fois.

— Attachez vos ceintures, conseilla Mitch. Il y en a trois à l’arrière.

La fille qui se cachait le visage devait avoir dix-sept ans, ses cheveux étaient crépus, sa peau couleur café, ses doigts longilignes et ses ongles courts et peints en violet. Sa camarade, une Blanche aux cheveux blonds, semblait plus âgée, et son visage agréable était marqué par la fatigue. Le garçon avait dix-neuf ans, pas plus. Mitch plissa le nez malgré lui ; ils ne s’étaient pas lavés depuis plusieurs jours.

— D’où venez-vous ? leur demanda Kaye.

— De Richmond, dit le garçon. On fait du stop et on dort dans les bois et les champs. Ça a été dur pour Delia et pour Jayce. Elle, c’est Delia, fit-il en désignant la brune.

— Je suis Jayce, dit la blonde d’un air absent.

— Et moi, c’est Morgan, conclut le garçon.

— Vous avez l’air bien jeunes pour vous retrouver tout seuls comme ça, remarqua Mitch en s’engageant sur l’autoroute.

— Delia ne supportait plus de vivre là où elle vivait, expliqua Morgan. Elle voulait partir à LA ou à Seattle. On a décidé de l’accompagner.

Jayce opina.

— Comme plan, j’ai connu plus élaboré, commenta Mitch.

— Vous avez des parents dans l’Ouest ? demanda Kaye.

— J’ai un oncle à Cincinnati, répondit Jayce. Peut-être qu’il pourra nous héberger quelque temps.

Delia se recroquevilla sur son siège, le visage toujours dissimulé. Morgan se lécha les lèvres et tendit le cou pour examiner le tableau de bord, comme s’il s’y trouvait un message.

— Delia était enceinte, mais son bébé est mort à la naissance. C’est à cause de ça qu’elle a des problèmes de peau.