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— Je suis navrée. (Kaye tendit la main.) Je m’appelle Kaye. Vous n’avez pas besoin de vous cacher, Delia.

L’intéressée secoua la tête, les mains toujours collées aux joues.

— C’est pas beau à voir, dit-elle.

— Moi, ça m’est égal. (Morgan s’était rencogné contre la portière, laissant une trentaine de centimètres entre ses compagnes et lui.) Mais les filles sont plus sensibles à ça. Son mec lui a dit de foutre le camp. C’est un connard. Quel gâchis.

— C’est vraiment trop moche, murmura Delia.

— Allez, montrez-moi, insista doucement Kaye. Est-ce qu’un médecin pourrait vous aider ?

— J’ai attrapé ça avant la naissance du bébé, dit Delia.

— Ce n’est pas grave.

Kaye caressa brièvement le bras de la jeune fille. Mitch observait des bribes de la scène dans le rétroviseur, fasciné par cet aspect de Kaye qui était nouveau pour lui. Peu à peu, Delia baissa les mains, et ses doigts se détendirent. Son visage était enflé et couvert de mouchetures, comme si on l’avait aspergé de peinture rouge sombre.

— C’est votre petit ami qui vous a fait ça ? s’enquit Kaye.

— Non. C’est arrivé tout seul, et tout le monde a détesté.

— Elle a eu un masque, dit Jayce. Il lui a recouvert le visage pendant quelques semaines, et puis il est tombé en laissant ces marques.

Mitch frissonna. Kaye se retourna et baissa la tête quelques instants, reprenant ses esprits.

— Delia et Jayce ne veulent pas que je les touche, déclara Morgan, même si on est copains, tout ça à cause de l’épidémie. Vous savez. La grippe d’Hérode.

— Je ne veux pas tomber enceinte, précisa Jayce. On a vraiment faim.

— Nous allons nous arrêter pour acheter à manger, proposa Kaye. Vous aimeriez prendre une douche, vous laver ?

— Oh ! fit Delia. Ça serait génial.

— Vous avez l’air corrects et très sympas, tous les deux, déclara Morgan, regardant droit devant lui pour rassembler son courage. Mais je dois vous dire une chose : ces filles sont mes amies. Je ne veux pas que vous profitiez de la situation pour les reluquer sous la douche. Je ne l’accepterai pas.

— Ne vous inquiétez pas, le rassura Kaye. Si j’étais votre mère, je serais fière de vous, Morgan.

— Merci. (Morgan se tourna vers la vitre latérale, les maxillaires encore crispés.) Hé, je tiens vraiment à ce qu’il ne leur arrive rien. Elles en ont assez bavé comme ça. Le mec de Delia a attrapé un masque, lui aussi, et il était enragé. D’après Jayce, il disait que c’était la faute à Delia.

— C’est vrai, confirma Jayce.

— C’était un Blanc, poursuivit Morgan, et Delia est métisse.

— Je suis noire, protesta l’intéressée.

— Ils ont vécu quelque temps dans une ferme, et puis il l’a chassée, dit Jayce. Après la fausse couche, il s’est mis à la frapper. Puis elle est de nouveau tombée enceinte. Il disait qu’elle l’écœurait parce qu’il avait un masque et que le bébé n’était même pas de lui.

Les mots se bousculaient dans sa bouche.

— Mon second bébé était mort-né, dit Delia d’une voix lointaine. Il n’avait qu’une moitié de visage. Jayce et Morgan n’ont pas voulu que je le voie.

— On l’a enterré, précisa Morgan.

— Mon Dieu ! s’exclama Kaye. Je suis vraiment désolée.

— C’était dur, dit Morgan. Mais, hé ! on est encore là !

Il serra les dents et ses maxillaires frémirent à nouveau.

— Jayce n’aurait pas dû me dire à quoi il ressemblait, reprit Delia.

— Si c’était un enfant de Dieu, déclara Jayce d’une voix éteinte, Dieu aurait dû prendre soin de lui.

Mitch s’essuya les yeux d’un doigt et battit des paupières pour chasser ses larmes.

— Avez-vous consulté un docteur ? s’enquit Kaye.

— Je vais très bien, répliqua Delia. Je veux que ces marques s’en aillent, c’est tout.

— Laissez-moi les regarder de près, insista Kaye.

— Vous êtes docteur ?

— Non, je suis biologiste.

— Vous êtes une scientifique ? demanda Morgan, subitement intéressé.

— Oui.

Delia réfléchit quelques secondes puis se pencha en détournant les yeux. Kaye lui prit le menton dans la main pour mieux l’examiner. Le soleil venait de réapparaître, mais un poids lourd doubla la Buick, projetant des paquets d’eau sur son pare-brise. La lumière aqueuse para les traits de la jeune fille d’un gris pâle des plus sinistres.

Son visage était moucheté de marques de démélanisation en forme de larmes, en majorité sur les joues, plusieurs taches symétriques étant visibles au coin des yeux et à la commissure des lèvres. Alors qu’elle s’écartait de Kaye, ces marques semblèrent bouger et s’assombrir.

— C’est comme des taches de rousseur, dit Delia, pleine d’espoir. J’en attrape parfois. Ça doit être le sang de Blanc qui coule dans mes veines.

69.

Athens, Ohio
1er mai

Mitch et Morgan patientaient sous le porche blanc du cabinet du docteur James Jacobs.

L’adolescent était agité. Il alluma sa dernière cigarette et tira dessus en plissant les yeux d’un air concentré, puis alla s’appuyer sur un vieil érable au tronc rugueux.

Après la pause déjeuner, Kaye avait insisté pour qu’ils cherchent un cabinet médical dans l’annuaire et y conduisent Delia. Celle-ci avait accepté à contrecœur.

— On n’a commis aucun crime, déclara Morgan. On n’avait pas de fric, elle venait d’avoir son bébé, et le reste a suivi.

Il désigna la route d’un geste de la main.

— Où est-ce que ça se passait ? demanda Mitch.

— En Virginie-Occidentale. Dans les bois, près d’une ferme. Un chouette endroit pour être enterré. Je suis crevé, vous savez. Et j’en ai marre qu’elles me traitent comme un chien galeux.

— Elles font ça ?

— Elles ont ce genre d’attitude, ouais. Les hommes sont contagieux. Elles comptent sur moi, je suis toujours à leur disposition, et puis elles me disent que j’ai des microbes de mec et que ça n’ira pas plus loin. Merci, mais non, jamais.

— C’est l’époque qui veut ça.

— Alors elle est nulle, l’époque. Pourquoi on ne vit pas dans le passé, dans une époque moins nulle ?

Dans la salle d’examen, Delia était perchée au bord de la table, les jambes pendantes. Elle portait une robe à fleurs qui se boutonnait dans le dos. Jayce était assise en face d’elle, plongée dans la lecture d’une brochure sur les maladies liées au tabac. Le docteur Jacobs était un sexagénaire plutôt mince, dont le front haut était surmonté d’une crinière blanche coupée court. Il avait de grands yeux, à la fois tristes et pleins de sagesse. Il dit aux adolescentes qu’il revenait tout de suite, puis fit entrer son assistante, une femme d’un certain âge aux cheveux auburn qui tenait un crayon et un porte-bloc. Il referma la porte et se tourna vers Kaye.

— Vous n’êtes pas de la famille, hein ?

— Nous les avons pris en stop à l’est d’ici. J’ai pensé qu’elle devrait voir un médecin.

— Elle affirme avoir dix-neuf ans. Elle n’a pas de papiers, mais je pense qu’elle est plus jeune, non ?

— Je ne sais pas grand-chose d’elle. Je veux les aider, pas leur attirer des ennuis.

Jacobs hocha la tête d’un air compatissant.

— Elle a accouché il y a huit ou dix jours. Pas de traumatisme majeur, mais ses tissus se sont un peu déchirés et elle a encore du sang sur son caleçon. Je n’aime pas voir les enfants vivre comme des animaux, Ms. Lang.