— Moi non plus.
— Delia dit que c’était un bébé d’Hérode et qu’il était mort-né. Un bébé du second stade, vu la description qu’elle en donne. Je ne vois aucune raison de ne pas la croire, mais ce genre d’incident doit être signalé. Le bébé aurait dû subir une autopsie. On est en train de voter les lois nécessaires au niveau fédéral, et l’Ohio va suivre le mouvement… Elle dit qu’elle se trouvait en Virginie-Occidentale au moment de l’accouchement. Si j’ai bien compris, cet État fait un peu de résistance.
— En partie seulement, corrigea Kaye, qui lui parla des tests qu’on leur avait demandé de passer.
Jacobs l’écouta avec attention, puis attrapa un stylo dans sa poche et le manipula nerveusement.
— Ms. Lang, je n’étais pas sûr de vous reconnaître quand vous avez débarqué tout à l’heure. J’ai demandé à Georgina de capturer des photos sur le Net. J’ignore ce que vous faites à Athens, mais je dirai que vous en savez bien plus que moi sur le sujet qui nous préoccupe.
— Pas nécessairement. Les marques sur son visage…
— Il arrive que certaines femmes aient un masque de grossesse. Ça finit par passer.
— Pas comme le sien. Elle a eu d’autres problèmes de peau, d’après ce qu’elle nous a dit.
— Je sais. (Jacobs soupira et s’assit sur le coin de son bureau.) Trois de mes patientes sont enceintes, sans doute d’un bébé d’Hérode du second stade. Elles refusent le scanner tout autant que l’amniocentèse. Ce sont des chrétiennes pratiquantes et je ne pense pas qu’elles souhaitent connaître la vérité. Elles sont terrorisées, sans parler des pressions de leur entourage. Leurs amies les évitent. Elles ne sont pas les bienvenues à l’église. Leurs maris refusent de les accompagner à mon cabinet. (Il désigna son propre visage.) Leur peau se durcit et se relâche autour des yeux, du nez et de la bouche. Elles ne pèlent pas… pas tout de suite. Mais elles perdent plusieurs couches de derme et d’épiderme. (Il grimaça et se pinça la joue, tiraillant un lambeau de peau imaginaire.) Ça a un peu la consistance du cuir. Et c’est horriblement laid. C’est pour ça qu’elles ont peur et qu’elles font peur. Cela les isole de la communauté, Ms. Lang. Elles en souffrent. J’envoie des rapports à l’État et aux fédés, mais je ne reçois aucune réponse. Comme si je parlais dans le vide.
— Pensez-vous que ces masques soient répandus ?
— J’obéis aux règles de base de la science, Ms. Lang. Je les ai vus plus d’une fois, et voilà que cette gamine débarque et qu’elle en a un, elle aussi, alors qu’elle n’est même pas de cet État… Je ne pense pas que ce soit inhabituel. (Il fixa Kaye d’un œil critique.) Vous avez d’autres informations ?
Elle se surprit à se mordiller les lèvres comme une petite fille.
— Oui et non. J’ai renoncé à ma position au sein de la Brigade affectée à la grippe d’Hérode.
— Pourquoi ?
— C’est trop compliqué à expliquer.
— Parce qu’ils se sont trompés sur toute la ligne, n’est-ce pas ?
Kaye détourna les yeux en souriant.
— Je n’irai pas jusque-là.
— Vous avez déjà observé ce phénomène ? Chez d’autres femmes ?
— Je pense qu’il va se produire de plus en plus souvent.
— Et les bébés seront tous des monstres mort-nés ?
Kaye secoua la tête.
— Je pense que ça va changer.
Jacobs remit son stylo dans sa poche, s’appuya sur son sous-main, en souleva le coin, le lâcha lentement.
— Je ne vais pas rédiger de rapport sur Delia. Je ne suis pas sûr de savoir ce que j’y mettrais, ni à qui je l’enverrais. Je pense qu’elle aura disparu avant que les autorités compétentes viennent la chercher pour la prendre en charge. Je pense que nous ne retrouverons jamais l’enfant là où il a été enseveli. Elle est fatiguée et elle a besoin de se nourrir. De se reposer et de trouver un foyer. Je vais lui faire une piqûre de vitamines et lui prescrire du fer et des antibiotiques.
— Et ses marques ?
— Savez-vous ce que sont les chromatophores ?
— Des cellules qui changent de couleur. Chez certains poissons.
— Ces marques peuvent changer de couleur. Il ne s’agit pas d’une simple mélanose d’origine hormonale.
— Des mélanophores.
Jacobs opina.
— Exactement. Vous avez déjà observé des mélanophores chez l’être humain ?
— Non.
— Moi non plus. Où comptez-vous vous rendre, Ms. Lang ?
— Dans l’Ouest. (Elle attrapa son portefeuille.) J’aimerais vous régler tout de suite.
Jacobs lui jeta un regard d’une infinie tristesse.
— Je ne fais pas ce métier par appât du gain, Ms. Lang. Vous ne me devez rien. Je vais vous rédiger une ordonnance, et vous achèterez les pilules de Delia dans une bonne pharmacie. Donnez-lui à manger et trouvez-lui un endroit propre où elle puisse avoir une bonne nuit de sommeil.
La porte s’ouvrit sur Delia et sur Jayce. Delia s’était rhabillée.
— Ce qu’il lui faut, c’est un bon bain et des vêtements propres, déclara Georgina d’un ton ferme.
Pour la première fois depuis leur rencontre, Delia était souriante.
— Je me suis regardée dans la glace, dit-elle. Jayce dit que ces marques sont jolies. Le docteur a dit que je n’étais pas malade et que je pouvais encore avoir des enfants si je le souhaitais.
Kaye serra la main de Jacobs.
— Merci bien.
Alors qu’elles se dirigeaient vers la sortie pour rejoindre Mitch et Morgan sous le porche, Jacobs lança :
— On apprend à force de vivre, Ms. Lang ! Et plus vite on apprend, mieux ça vaut.
Le petit motel était surmonté d’une gigantesque enseigne rouge sur laquelle, nettement visibles depuis l’autoroute, étaient inscrits les mots : MINI-SUITES $ 50. Trois de ses sept chambres étaient libres. Kaye les loua toutes et donna à Morgan sa propre clé. Le jeune homme l’examina en plissant le front, puis l’empocha.
— Je n’aime pas être tout seul, protesta-t-il.
— Je n’ai pas vu comment faire autrement, répliqua Kaye.
Mitch passa un bras autour des épaules du garçon.
— Je vais rester avec vous, dit-il en lançant à Kaye un regard entendu. On va prendre une douche et regarder la télé.
— On préférerait que vous dormiez avec nous, dit Jayce à Kaye. On se sentirait davantage en sécurité.
Les chambres étaient à la limite de la saleté. Les couvertures élimées, pliées sur des lits visiblement fatigués, étaient rapiécées et percées de brûlures de cigarette. Jayce et Delia explorèrent les lieux, aussi ravies que si elles se trouvaient dans un palace. Delia prit place sur l’unique chaise orange, à côté d’une lampe à trois têtes en forme de cône. Jayce s’allongea sur le lit et alluma la télé.
— Ils reçoivent Home Box Office, murmura-t-elle, émerveillée. On va pouvoir regarder un film !
Mitch écouta la douche couler dans sa chambre, puis se dirigea vers la porte. Lorsqu’il l’ouvrit, ce fut pour découvrir Kaye sur le point de frapper.
— On a gaspillé le prix d’une chambre, déclara-t-elle. Et on a pris pas mal de responsabilités, pas vrai ?
Mitch la serra dans ses bras.
— Tu n’as fait qu’écouter ton instinct.
— Et que dit le tien ? demanda-t-elle en se frottant le nez sur son épaule.
— Ce ne sont que des gosses. Ça fait des semaines, des mois qu’ils sont sur les routes. Quelqu’un devrait prévenir leurs parents.
— Peut-être qu’ils n’ont jamais eu de vrais parents. Ils sont au bout du rouleau, Mitch.