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— Nous en souffrons tous, dit-il. Mark aussi, et moi aussi.

— Ça m’étonnerait que Mark souffre autant que les mères, murmura Bao.

71.

Oregon
10 mai

— Je ne suis pas instruit, et il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas, déclara Sam.

Il s’appuya sur la barrière en bois qui entourait les quatre arpents, la ferme à deux étages, la vieille grange affaissée et la remise en brique. Mitch enfonça sa main libre dans sa poche et posa la canette de Michelob sur le poteau recouvert de lichen gris. Une vache noir et blanc, à la croupe carrée, qui broutait dans les douze arpents du voisin les contemplait avec une absence presque totale de curiosité.

— Ça fait combien de temps que tu connais cette femme, quinze jours ?

— Un peu plus d’un mois.

— Un mariage éclair, quoi !

Mitch acquiesça avec un sourire penaud.

— Pourquoi étiez-vous si pressés ? Et pourquoi vouloir un bébé en ce moment ? Ça fait dix ans que ta mère a eu son retour d’âge, mais avec cette histoire de grippe d’Hérode c’est à peine si elle me laisse la toucher.

— Kaye est différente, dit Mitch, comme s’il venait enfin de l’admettre.

Ce sujet de conversation, délicat entre tous, n’était que le dernier d’une longue série qui les avait occupés durant tout l’après-midi. Mitch avait dû notamment admettre qu’il avait renoncé à chercher du boulot, qu’ils allaient vivre sur les économies de Kaye. Aux yeux de Sam, c’était incompréhensible.

— Comment peux-tu encore te respecter ? avait-il lancé.

Ensuite, ils avaient changé de sujet, revenant à ce qui s’était passé en Autriche.

Mitch avait raconté à son père sa rencontre avec Brock dans la demeure de Daney, ce qui l’avait amusé au plus haut point.

— Encore une énigme pour la science, avait-il commenté.

Lorsqu’ils en étaient venus à parler de Kaye, qui discutait avec Abby, la mère de Mitch, dans la grande cuisine, l’incompréhension de Sam avait fait place à l’irritation puis à la colère.

— Je suis peut-être foncièrement stupide, je l’admets, mais ce n’est pas dangereux de faire ce genre de truc en ce moment, et en plus de façon délibérée ?

— Peut-être, admit Mitch.

— Alors pourquoi as-tu accepté, bon sang ?

— Je n’ai pas de réponse toute faite. Primo, je pense qu’elle a sans doute raison. Non, je pense qu’elle a raison, point. Notre bébé sera parfaitement sain.

— Mais tu as été testé positif, et elle aussi, dit Sam en agrippant la barrière des deux mains.

— En effet.

— Et corrige-moi si je me trompe, mais aucune femme testée positive n’a encore donné le jour à un bébé sain.

— Pas encore.

— C’est un sacré coup de dés.

— C’est elle qui a découvert ce virus. Elle en sait davantage sur lui que quiconque, et elle est convaincue…

— Que tous les autres se trompent ?

— Que nous allons changer notre façon de penser dans les prochaines années.

— C’est une folle ou tout simplement une fanatique ?

Mitch fronça les sourcils.

— Fais attention à ce que tu dis, papa.

Sam leva les bras au ciel.

— Mitch, pour l’amour de Dieu ! Je m’envole pour l’Autriche, c’est la première fois que je vais en Europe, et sans ta mère par-dessus le marché, pour aller récupérer mon fils à l’hôpital après qu’il a… Enfin, on a assez parlé de ça. Mais, je te le demande, pourquoi courir un tel risque, pourquoi courtiser la souffrance ?

— Depuis la mort de son premier mari, elle s’est efforcée d’aller de l’avant, de voir les choses avec optimisme. Je ne peux pas dire que je la comprenne, papa, mais je l’aime. J’ai confiance en elle. Quelque chose me dit qu’elle a raison, sinon, je n’aurais pas accepté.

— Tu n’aurais pas coopéré, tu veux dire. (Sam considéra la vache, puis se frotta les mains à son pantalon pour les débarrasser du lichen qui s’y était accroché.) Et si vous vous trompiez tous les deux ?

— Nous savons quelles en seront les conséquences. Et nous vivrons avec. Mais nous ne nous trompons pas. Pas cette fois, papa.

— J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver, dit Abby Rafelson. C’est à n’y rien comprendre. Tous ces virus…

Le soleil de cette fin d’après-midi traversait la fenêtre pour dessiner des trapézoïdes jaunes sur le plancher en bois brut. La cuisine sentait le café – trop de café, se dit Kaye, les nerfs à vif – et les tamales, menu du déjeuner qu’ils avaient dégusté avant que les hommes sortent faire un tour.

La mère de Mitch était encore belle, en dépit de ses soixante ans sonnés, d’une beauté autoritaire qui devait beaucoup à ses pommettes saillantes, à ses yeux bleus et à une toilette attentive.

— Les virus dont nous parlons sont avec nous depuis très longtemps, dit Kaye.

Elle tenait une photo de Mitch à l’âge de cinq ans, chevauchant son tricycle sur les quais de la Willamette, à Portland. Il avait l’air concentré, indifférent à l’objectif ; parfois, elle lui voyait cette même expression quand il conduisait ou lisait le journal.

— Depuis combien de temps ? demanda Abby.

— Peut-être des dizaines de millions d’années.

Kaye prit une autre photo dans la pile posée sur la table basse. On y voyait Mitch et Sam occupés à charger du bois dans un camion. À en juger par sa taille et ses membres maigrelets, Mitch devait avoir dix ou onze ans.

— Oui, mais que faisaient-ils là ? C’est ça que je ne comprends pas.

— Peut-être nous ont-ils infectés par l’entremise des gamètes, des ovules ou du sperme. Puis ils se sont fixés. Ils ont muté, ou alors quelque chose les a désactivés, ou encore… nous les avons fait travailler pour nous. Nous avons trouvé un moyen de les rendre utiles.

Kaye leva les yeux.

Abby la fixait sans broncher.

— Le sperme ou les ovules ?

— Les ovaires, les testicules, répondit Kaye en baissant les yeux.

— Qu’est-ce qui les a poussés à refaire surface ?

— Quelque chose dans notre vie de tous les jours. Le stress, peut-être.

Abby réfléchit durant quelques secondes.

— J’ai un diplôme universitaire. En éducation physique. Est-ce que Mitch vous l’a dit ?

Kaye fit oui de la tête.

— Il m’a dit que vous aviez aussi suivi des cours de biochimie. En prélude à une éventuelle formation médicale.

— Oui, mais ça ne me met pas à votre niveau, bien entendu. Toutefois, j’en ai suffisamment appris pour avoir des doutes sur mon éducation religieuse. Je ne sais pas ce qu’aurait pensé ma mère si on lui avait parlé de ces virus dans nos cellules sexuelles. (Abby sourit et secoua la tête.) Peut-être aurait-elle vu en eux notre péché originel.

Kaye regarda Abby et chercha en vain une réponse à cela.

— Intéressant, réussit-elle à dire.

Pourquoi cette remarque la troublait-elle, elle n’aurait su le dire, mais le fait qu’elle soit troublée la mettait encore plus mal à l’aise. Elle se sentait menacée par cette idée.

— Ces charniers en Russie, reprit Abby à voix basse. Peut-être que ces mères avaient des voisins qui croyaient à une épidémie de péché originel.

— Je ne crois pas qu’il s’agisse de ça.

— Oh, moi non plus, moi non plus. (Abby posa sur Kaye des yeux vifs, inquisiteurs.) Je n’ai jamais été très à l’aise pour tout ce qui concerne le sexe. Sam est très gentil et c’est le seul homme que j’aie jamais aimé, même si ce n’est pas le seul que j’aie invité dans mon lit. Mon éducation… n’était pas la meilleure que j’aurais pu recevoir. Ni la plus avisée. Jamais je n’ai parlé de sexe avec Mitch. Ni d’amour. Il me semblait qu’il se débrouillerait très bien tout seul, beau comme il est, malin comme il est. (Abby prit la main de Kaye dans la sienne.) Vous a-t-il dit que sa mère était une vieille prude un peu cinglée ?