Elle semblait si triste, si désemparée que Kaye lui étreignit la main et lui adressa un sourire qu’elle espérait rassurant.
— Il m’a dit que vous étiez une mère merveilleuse, très aimante, qu’il était votre seul et unique fils et que vous alliez me passer sur le gril.
Elle raffermit son étreinte.
Abby éclata de rire, et la tension entre les deux femmes baissa d’un cran.
— Il m’a dit que vous étiez têtue et plus intelligente que toutes les femmes qu’il avait connues, et aussi que vous teniez beaucoup à certaines choses. Il m’a dit que j’avais intérêt à vous aimer ou que, sinon, il me gronderait.
Kaye ouvrit de grands yeux consternés.
— Ce n’est pas vrai !
— Oh, si, dit Abby d’un air solennel. Dans cette famille, les hommes ne mâchent pas leurs mots. Je lui ai dit que je ferais de mon mieux pour bien m’entendre avec vous.
— Seigneur ! fit Kaye, éclatant d’un rire incrédule.
— Exactement. Il était sur la défensive. Mais il me connaît. Il sait que je ne mâche pas mes mots, moi non plus. Avec ce péché originel qui refait surface, je pense que le monde va sacrément changer. Il va y avoir beaucoup de changements dans ce que font les hommes et les femmes. Vous ne pensez pas ?
— J’en suis sûre.
— Je veux que vous fassiez tout votre possible, je vous en supplie, ma chérie, ma fille, je vous en supplie, pour créer un monde où il y aura de l’amour et un foyer pour Mitch. Il a l’air solide, robuste, mais les hommes sont en réalité très fragiles. Je ne veux pas que ce qui vous arrive vous sépare, ni que cela le blesse. Je veux garder le plus possible le Mitch que j’aime et que je connais, le plus longtemps possible. Je vois encore mon enfant en lui. Mon enfant est toujours en lui.
Abby avait les larmes aux yeux et, en lui étreignant la main encore plus fort, Kaye se rendit compte à quel point sa mère lui avait manqué pendant toutes ces années, à quel point elle s’était efforcée de refouler son chagrin.
— La naissance de Mitch a été difficile, reprit Abby. Le travail a duré quatre jours. On m’avait dit que ce serait dur pour le premier, mais je ne m’attendais pas à ça. Je regrette que nous n’en ayons pas eu d’autre… mais pas entièrement, non. Aujourd’hui, je serais morte de peur. Je suis morte de peur, même si nous n’avons aucun souci à nous faire, Sam et moi.
— Je prendrai soin de Mitch.
— Nous vivons des temps horribles. Quelqu’un va en tirer un livre, un gros livre. J’espère que la fin en sera heureuse.
Ce soir-là, pendant le dîner, hommes et femmes réunis parlèrent de choses légères, sans conséquences. L’atmosphère semblait dégagée, les problèmes chassés par la pluie. Kaye dormit avec Mitch dans sa vieille chambre, signe qu’elle était acceptée par Abby, que Mitch exprimait sa volonté, ou les deux.
C’était la première famille qu’elle connaissait depuis des années. En y pensant, collée contre Mitch dans le lit trop étroit, elle pleura de bonheur.
À Eugene, elle avait acheté un test de grossesse dans une grande épicerie alors qu’ils s’étaient arrêtés pour faire le plein. Puis, pour avoir l’impression d’agir normalement dans ce monde complètement chamboulé, elle s’était rendue dans une librairie du même centre commercial pour y acheter un livre du docteur Spock. Elle l’avait montré à Mitch, lui arrachant un large sourire, mais elle ne lui avait pas montré le test de grossesse.
— Tout cela est si normal, murmura-t-elle tandis que Mitch ronflait doucement. Ce que nous faisons est si normal, si naturel, je vous en supplie, mon Dieu.
72.
Kaye traversa Portland pendant que Mitch faisait un somme. Ils entrèrent dans l’État de Washington par le pont, essuyèrent une petite tempête puis retrouvèrent le soleil. Kaye sortit de l’autoroute, et ils déjeunèrent dans un petit restaurant mexicain dans un coin qui leur était totalement inconnu. Les routes étaient presque désertes ; on était dimanche.
Ils firent une petite sieste dans la voiture, Kaye blottie contre l’épaule de Mitch. L’air était immobile, le soleil lui réchauffait les joues et les cheveux. Quelques oiseaux chantaient. Venus du sud en alignements impeccables, les nuages eurent bientôt envahi le ciel, mais l’atmosphère resta chaude.
Kaye reprit le volant et roula jusqu’à Tacoma, puis ce fut au tour de Mitch, qui les amena jusqu’à Seattle. Alors qu’ils traversaient le centre-ville, passant sous le Palais des congrès qui surplombait l’autoroute, Mitch eut des scrupules à l’idée de la conduire tout de suite dans son appartement.
— Peut-être que tu préférerais visiter un peu la ville avant, dit-il.
Kaye sourit.
— Pourquoi, c’est le foutoir, chez toi ?
— Non, c’est propre. Mais ce n’est peut-être pas très bien…
Il secoua la tête.
— Ne t’inquiète pas, dit-elle. Je ne suis pas d’humeur à faire des critiques. Mais j’aimerais bien faire un peu de tourisme.
— Il y a un endroit où j’allais souvent quand je ne faisais pas de fouilles…
Gaswork Park se déployait sous une colline herbue dominant le lac Union. Il s’agissait d’un ensemble d’installations industrielles, dont une vieille usine à gaz, que l’on avait rénové, peint de couleurs vives et transformé en parc public. Les gigantesques réservoirs, les passerelles en ruine et les conduits n’avaient pas été remis à neuf mais rouillaient en paix, protégés par des barrières.
Mitch prit Kaye par la main comme ils sortaient du parking. Elle trouva le parc un peu laid, les pelouses un peu élimées, mais elle ne dit rien pour ne pas peiner Mitch.
Ils s’assirent dans l’herbe, près d’une clôture grillagée, et regardèrent les hydravions de ligne qui se posaient sur le lac Union. Quelques personnes – des hommes seuls, des femmes seules ou accompagnées d’enfants – se dirigeaient vers le terrain de jeux attenant aux bâtiments industriels. D’après Mitch, il y avait très peu de monde pour un dimanche après-midi.
— Les gens n’ont pas envie de se rassembler, dit Kaye.
Alors même qu’elle prononçait ces mots, des autocars entraient dans le parking, se garant sur des emplacements signalés par des cordes.
— Il se passe quelque chose, remarqua Mitch en tendant le cou.
— Tu m’as préparé une surprise ? demanda-t-elle d’une voix enjouée.
— Non, répondit-il en souriant. D’un autre côté, peut-être que j’ai oublié, après la nuit qu’on a eue.
— Tu dis ça après chaque nuit.
Kaye étouffa un bâillement et suivit du regard un voilier sur le lac, puis un véliplanchiste en combinaison.
— Huit autocars, nota Mitch. Bizarre.
Kaye avait trois jours de retard dans ses règles, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis qu’elle avait cessé de prendre la pilule, après la mort de Saul. Cela accroissait son inquiétude et sa résolution. Quand elle pensait à ce qu’ils allaient faire, elle en grinçait des dents. Ça s’est passé si vite. Une romance à l’ancienne. Et ça ne va pas ralentir.