Elle n’avait pas encore informé Mitch, craignant une fausse alerte.
Kaye se sentait dissociée de son corps lorsqu’elle réfléchissait trop. Si elle oubliait et son inquiétude et sa résolution, se contentant d’explorer ses sensations, l’état naturel de ses tissus, de ses cellules et de ses émotions, elle se sentait parfaitement bien ; c’étaient le contexte, les conséquences, ses connaissances qui l’empêchaient de se sentir bien, de se sentir amoureuse.
Le problème, c’était qu’elle en savait beaucoup et pas assez.
Normal.
— Dix autocars, non, onze, compta Mitch. Ça en fait, du monde. (Il lui caressa la nuque.) Je ne suis pas sûr que ça me plaise.
— C’est ton parc. Moi, je n’ai pas envie de bouger tout de suite. On est bien ici.
Le soleil jetait des flaques d’or sur l’herbe. Les réservoirs rouillés luisaient d’un éclat orangé.
Plusieurs douzaines d’hommes et de femmes, vêtus aux couleurs de la terre, sortirent du parking pour se diriger vers la colline. Ils ne semblaient nullement pressés. Quatre femmes portaient un anneau en bois d’un mètre de large, et plusieurs hommes chargeaient un long poteau sur un chariot.
Kaye plissa le front puis gloussa.
— Ils ont apporté un yoni et un lingam, dit-elle.
Mitch fixa la procession en plissant les yeux.
— On dirait un jeu de foire surdimensionné.
— Tu crois ?
Kaye avait adopté un ton neutre qu’il reconnut aussitôt : elle était en complet désaccord avec lui.
— Non, s’écria-t-il en se frappant la tempe. Comment ai-je fait pour ne pas le voir tout de suite ? C’est un yoni et un lingam.
— Et ça se dit anthropolologue, lança-t-elle, malicieuse. (Elle se redressa sur les genoux et mit sa main en visière.) Allons voir ça de plus près.
— Nous n’avons pas été invités.
— Ça m’étonnerait que cette fête soit fermée au public.
Dicken passa le contrôle de sécurité – fouille manuelle, détecteur de métal, détecteur d’odeurs – et entra dans la Maison-Blanche par ce qu’on appelait la porte diplomatique. Un jeune marine le conduisit aussitôt dans une grande salle de réunion située au sous-sol. La climatisation tournait à plein régime, et cette pièce lui fit l’effet d’un réfrigérateur comparée aux trente degrés qui régnaient dehors.
Il était le premier. Ne se trouvaient avec lui que le marine et un garçon occupé à placer sur la table ovale des bouteilles d’Évian, des blocs-notes et des stylos. Il prit place sur l’une des chaises réservées aux fonctionnaires subalternes. Le garçon lui demanda s’il souhaitait un rafraîchissement – Coca ou jus de fruits.
— Nous aurons du café dans quelques minutes.
— Un Coca, s’il vous plaît.
— Vous venez d’atterrir ?
— J’arrive de Bethesda par la route.
— Le temps va salement se gâter cet après-midi, dit le garçon. Une tempête est prévue pour cinq heures, d’après la météo d’Andrews. Ici, on a les meilleurs bulletins météo du pays.
Il se fendit d’un sourire et d’un clin d’œil, puis disparut pour revenir au bout de quelques minutes avec un Coca et un verre de glace pilée.
Plusieurs personnes débarquèrent dix minutes plus tard. Dicken reconnut les gouverneurs du Nouveau-Mexique, de l’Alabama et du Maryland ; ils étaient accompagnés d’un petit groupe d’assistants. Cette pièce allait bientôt abriter le noyau dur de ce qu’on avait baptisé la Révolte des gouverneurs, un mouvement qui gênait considérablement le travail de la Brigade.
Augustine allait connaître son heure de gloire ici, au sous-sol de la Maison-Blanche. Sa mission était de convaincre dix gouverneurs, dont sept dirigeant des États particulièrement conservateurs, que le libre accès aux procédures d’avortement était la seule solution humanitaire aux problèmes du moment.
Dicken ne pensait pas qu’il allait recueillir une quelconque approbation, ni même une désapprobation polie.
Augustine arriva quelques minutes plus tard, accompagné par le chargé de liaison entre la Maison-Blanche et la Brigade et par le chef de cabinet de la présidence. Il posa son attaché-case sur la table et rejoignit Dicken, ses semelles claquant sur le sol carrelé.
— Vous m’avez apporté des munitions ? s’enquit-il.
— C’est la déroute, murmura Dicken. Aucune agence sanitaire ne pense que nous pourrons reprendre le contrôle de la situation. Elles estiment en outre que le président ne la maîtrise plus.
Augustine plissa les yeux. Ses pattes-d’oie s’étaient sensiblement creusées durant l’année écoulée, et ses cheveux avaient viré au gris.
— Je suppose qu’elles se débrouillent toutes seules – la volonté du peuple et tout ça ?
— Elles ne voient pas plus loin. L’Association des médecins américains et la plupart des branches du NIH nous ont retiré leur soutien, de façon ouverte ou tacite.
— Eh bien, murmura Augustine, nous n’avons rien d’autre à leur proposer sur le terrain – pour le moment. (Il prit la tasse de café que lui tendait le garçon.) Peut-être qu’on devrait rentrer chez nous et les laisser se démerder.
Augustine se retourna comme d’autres gouverneurs entraient dans la salle. Ils furent suivis par Shawbeck et par le secrétaire des HHS.
— Entrée des lions, suivis par les chrétiens, commenta-t-il. Ce qui n’étonnera personne. (Avant d’aller s’asseoir à l’autre bout de la table, à l’un des trois emplacements où n’était planté aucun petit drapeau, il ajouta à voix basse :) Le président vient de passer deux heures à s’entretenir avec les gouverneurs de l’Alabama et du Maryland, Christopher. Ils insistaient pour qu’il retarde sa décision. Je ne pense pas qu’il le souhaite. Quinze mille femmes enceintes ont été assassinées au cours des six dernières semaines. Quinze mille, Christopher.
Dicken avait lu ce chiffre à plusieurs reprises.
— On devrait tous tendre notre cul pour nous le faire botter, gronda Augustine.
Mitch estima à six cents le nombre de personnes se dirigeant vers le sommet de la colline. Quelques douzaines de curieux suivaient le groupe d’hommes et de femmes décidés qui transportait l’anneau et le pilier.
Kaye le prit par la main.
— C’est une coutume de Seattle ? demanda-t-elle en l’entraînant.
Elle était intriguée par ce qu’elle percevait comme un rituel de fertilité.
— Pas à ma connaissance, répondit-il.
Depuis San Diego, l’odeur de la foule lui fichait les jetons.
Au sommet de la colline, Kaye et Mitch se retrouvèrent au bord d’un cadran solaire de neuf ou dix mètres de diamètre. Il était décoré par des bas-reliefs en bronze représentant les signes du zodiaque, des mains tendues, des chiffres romains et des lettres calligraphiées indiquant les quatre points cardinaux. Le cercle était complété par de la céramique, du verre et du ciment coloré.
Mitch montra à Kaye comment l’observateur pouvait devenir gnomon, en se plaçant entre des lignes parallèles portant la saison et la date. Elle estima qu’il était deux heures de l’après-midi.
— C’est splendide, remarqua-t-elle. Mais ce site est du genre païen, tu ne crois pas ?
Mitch opina sans quitter la foule des yeux.
Lorsqu’elle parvint sur le flanc de la colline, les hommes et les enfants qui faisaient voler des cerfs-volants s’écartèrent de son chemin. Il n’y avait plus que trois femmes pour porter l’anneau, transpirant sous leur fardeau. Elles le posèrent doucement au centre du cadran solaire. Les deux hommes portant le pilier se placèrent sur le côté, attendant leur heure.