Cinq femmes plus âgées, vêtues de robes jaune pâle, entrèrent dans le cercle les mains jointes, un sourire plein de dignité aux lèvres, et entourèrent l’anneau placé au centre du cadran. Personne ne disait mot.
Kaye et Mitch descendirent sur le versant sud de la colline qui dominait le lac Union. Mitch sentit une brise venue du sud et vit quelques nuages bas au-dessus de Seattle. L’air était pareil à du vin, propre et doux, la température était de vingt degrés. Les ombres des nuages composaient sur la colline un ballet spectaculaire.
— Trop de monde, dit-il à Kaye.
— Restons un peu, je veux voir ce qu’ils vont faire.
La foule se resserra, formant des cercles concentriques, des chaînes dont les maillons étaient des mains jointes. Kaye, Mitch et les autres badauds furent poliment priés de s’éloigner pour la durée de la cérémonie.
— Vous pouvez regarder de loin, dit à Kaye une jeune femme dodue vêtue de vert.
Elle faisait comme si Mitch n’existait pas. Ses yeux semblaient le traverser sans jamais se poser sur lui.
Aucun bruit ne montait de la foule, excepté le froissement des robes et le murmure des sandales sur l’herbe et sur les bas-reliefs du cadran solaire.
Mitch enfonça les mains dans ses poches et courba l’échine.
Les gouverneurs étaient assis autour de la table, parlant à voix basse avec leurs assistants ou leurs collègues. Shawbeck resta debout, les mains jointes. Augustine avait fait le tour de la table pour dire quelques mots au gouverneur de Californie. Dicken chercha à interpréter le plan de table et comprit que l’on avait adopté un protocole des plus astucieux. Les gouverneurs n’avaient pas été placés en fonction de leur âge ou de leur influence, mais selon la répartition géographique de leurs États. Celui de Californie était à l’extrémité ouest, celui de l’Alabama dans la partie sud-est, près du fond de la pièce. Augustine, Shawbeck et le secrétaire allaient prendre place autour du président.
Cela signifiait forcément quelque chose. Peut-être qu’ils allaient plonger et recommander l’application des propositions d’Augustine.
Dicken n’était pas sûr de ses propres sentiments. On lui avait exposé le coût médical de la prise en charge des bébés du second stade, à condition que ceux-ci survivent quelque temps ; on lui avait aussi montré, chiffres à l’appui, ce qu’il en coûterait aux États-Unis de perdre toute une génération d’enfants.
Le chargé de liaison avec le ministère de la Santé se planta sur le seuil.
— Mesdames et messieurs, le président des États-Unis.
Tout le monde se leva, le gouverneur de l’Alabama sensiblement moins vite que les autres. Dicken vit que son visage était luisant de sueur, sans doute l’effet de la chaleur qui régnait dehors. Mais Augustine lui avait dit que le gouverneur avait passé les deux précédentes heures en réunion avec le président.
Un agent du Service secret, vêtu d’un blazer et d’une chemise de golf, passa près de Dicken, lui jetant un coup d’œil minéral qu’il avait appris à bien connaître. Le président entra le premier, facilement identifiable grâce à sa crinière blanche. Il semblait en forme quoique un peu fatigué ; mais Dicken sentit quand même la puissance qui émanait de sa fonction. Il fut flatté de constater que le président le reconnaissait et lui adressait un signe de tête solennel.
Le gouverneur de l’Alabama recula sa chaise. Les pieds de bois grincèrent sur le sol de béton.
— Monsieur le président, dit-il en haussant le ton.
Le président s’arrêta près de lui, le gouverneur avança de deux pas.
Deux agents secrets échangèrent un regard, s’apprêtant à intervenir poliment.
— J’aime la présidence et j’aime notre grand pays, monsieur, dit le gouverneur, et il enveloppa le président dans ses bras, comme pour le protéger.
Le gouverneur de Floride, debout près des deux hommes, grimaça et secoua la tête, visiblement embarrassé.
Les agents secrets n’étaient plus qu’à quelques mètres.
Oh, songea Dicken – rien de plus ; une simple sensation presciente, il est suspendu dans le temps, il va entendre le sifflet d’un train, le conducteur n’a pas encore appuyé sur le frein, son bras est près de bouger mais encore immobile contre son flanc.
Peut-être ferait-il mieux de se mettre à l’abri.
Le jeune homme blond en robe noire portait un masque de chirurgien vert et avançait les yeux baissés vers le cadran solaire. Il était escorté par trois femmes vêtues de marron et de vert, et il portait un petit sac de toile marron noué avec de la corde dorée. Ses cheveux filasse, presque blancs, étaient agités par la brise qui se faisait plus forte sur la colline.
Les cercles de femmes et d’hommes s’ouvrirent pour le laisser passer.
Mitch observait la scène d’un air intrigué. Près de lui, Kaye se tenait les bras croisés.
— Qu’est-ce qu’ils préparent ? demanda-t-il.
— Une cérémonie, on dirait.
— Un rite de fertilité ?
— Pourquoi pas ?
Mitch réfléchit quelques instants.
— Une expiation. Il y a plus de femmes que d’hommes.
— Environ trois femmes pour un homme.
— La plupart des hommes sont âgés.
— Des Cotons-Tiges.
— Hein ?
— C’est comme ça qu’une jeune femme appelle un homme assez vieux pour être son père. Comme le président.
— C’est insultant.
— Ce n’est pas moi qui l’ai trouvé.
La foule se referma sur le jeune homme, le cachant à la vue.
Une main de géant incandescente saisit Christopher Dicken et le plaque contre le mur. Il a les tympans crevés, le thorax enfoncé. Puis la main se retire et il glisse sur le sol. Ses paupières s’entrouvrent. Il voit des flammes se répandre en ondes concentriques sur le plafond fracassé, des carreaux tomber parmi les flammes. Il est couvert de sang et de lambeaux de chair. La chaleur et la fumée blanche lui piquent les yeux, il les referme. Il ne peut plus respirer, entendre, bouger.
Un chant monotone monta de la foule.
— Allons-nous-en, dit Mitch.
Kaye considéra l’assemblée. Elle aussi commençait à être inquiète. Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque.
— D’accord.
Ils rejoignirent une allée qui descendait la colline par le flanc nord. En chemin, ils croisèrent un homme et son fils, âgé de cinq ou six ans, qui tenait un cerf-volant dans ses petites mains. Il sourit à Kaye et à Mitch. Kaye s’attarda sur ses élégants yeux en amande, sur son crâne presque rasé, quasiment égyptien, telle une merveilleuse statue antique, noire d’ébène, ramenée à la vie, et elle se dit : Cet enfant est si beau, si normal. Quel superbe petit garçon.
Elle se rappela la fillette au bord de la route, à Gordi, quand le convoi de l’ONU avait quitté la ville ; si différente d’aspect, éveillant pourtant des pensées si semblables.
Les sirènes retentirent alors qu’elle prenait Mitch par la main. Ils se tournèrent vers le parking et virent cinq voitures de police arriver en trombe, leurs portières s’ouvrir, les policiers foncer droit sur la colline.
— Regarde, dit Mitch.
Il lui montra un homme d’un certain âge, vêtu d’un short et d’un sweat-shirt, qui parlait dans son téléphone mobile. Il avait l’air terrifié.
— Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda Kaye.
La prière avait gagné en force. Trois policiers passèrent près d’eux en courant ; ils n’avaient pas dégainé leurs armes mais l’un d’eux empoignait sa matraque. Ils s’engouffrèrent dans les cercles périphériques de l’assemblée.