— Tu es sûre que ça va ? demanda Mitch derrière la porte.
Kaye leva la bande à la lumière, regarda les deux taches. La première était bleue. La seconde était bleue. Elle relut les instructions, compara les couleurs et s’appuya contre la porte, prise de vertige.
— C’est fait, murmura-t-elle.
Elle se redressa et se dit : Le moment est horriblement mal choisi. Attendons. Attendons si c’est possible.
— Kaye !
Mitch semblait au bord de la panique. Il avait besoin d’elle, besoin d’être rassuré. Elle se pencha au-dessus de l’évier, à peine capable de tenir debout, partagée entre l’horreur, le soulagement et l’émerveillement suscité par ce qu’ils avaient fait, par ce que le monde était en train de faire.
Elle ouvrit la porte et vit que Mitch était en larmes.
— Je n’ai même pas voté pour lui ! bafouilla-t-il.
Kaye le serra fort. La mort du président était un événement de la plus haute importance, mais elle ne ressentait rien pour l’instant. Ses émotions étaient ailleurs, avec Mitch, avec le père et la mère de Mitch, avec ses propres parents disparus ; elle se faisait même un peu de souci pour elle-même, mais, curieusement, ne sentait aucun lien avec la vie qu’elle abritait.
Pas encore.
Ceci n’était pas le vrai bébé.
Pas encore.
Ne l’aime pas. N’aime pas celui-ci. Aime ce qu’il fait, ce qu’il porte.
Désobéissant à sa propre volonté, Kaye s’évanouit alors qu’elle étreignait Mitch et lui tapotait le dos. Mitch la porta dans la chambre, alla chercher une serviette mouillée.
Elle flotta un temps au sein de ténèbres closes puis prit conscience de sa bouche sèche. Elle s’éclaircit la gorge, ouvrit les yeux.
Elle découvrit son mari, tenta d’embrasser la main qui lui tamponnait les joues et le menton.
— Stupide, dit-elle.
— Qui, moi ?
— Non, moi. Je pensais que je serais forte.
— Tu es forte.
— Je t’aime.
Et ce fut tout ce qu’elle put dire.
Mitch vit qu’elle dormait, remonta la couverture sur elle, éteignit la lumière et retourna dans le séjour. L’appartement lui semblait différent à présent. Le crépuscule flamboyait derrière la fenêtre, projetant sur le mur une lueur pâle et féerique. Il s’assit dans le fauteuil avachi, devant la télé, dont le volume pourtant faible résonnait haut et clair.
— Le gouverneur Harris a proclamé l’état d’urgence et mobilisé la garde nationale. Le couvre-feu est décrété à partir de dix-neuf heures les jours de semaine, dix-sept heures le samedi et le dimanche, et, si le vice-président décide de proclamer la loi martiale à l’échelon fédéral, comme cela semble probable, alors, tout rassemblement sera interdit dans les lieux publics sauf autorisation spéciale du Bureau de gestion des urgences de chaque communauté. Cet état d’urgence officiel sera effectif pendant une durée indéterminée et a été décrété à la fois pour réagir à la situation qui prévaut dans la capitale et pour tenter de contrôler l’agitation persistante dans l’État de Washington…
Mitch tapota le pansement du test qui ornait son menton. Il changea de chaîne juste pour avoir l’impression de contrôler quelque chose.
— … est décédé. Le président et cinq des dix gouverneurs qui lui rendaient visite ce matin ont été tués dans la salle de crise de la Maison-Blanche…
Nouvelle pression sur la télécommande.
— … Abraham C. Darzelle, gouverneur de l’Alabama et leader de la prétendue Révolte des États, a étreint le président des États-Unis juste avant l’explosion. Les gouverneurs de l’Alabama et de la Floride, ainsi que le président, ont été déchiquetés par celle-ci…
Mitch éteignit la télé. Il rapporta le ruban de plastique dans la salle de bains et s’allongea à côté de Kaye. Il s’abstint de tirer les couvertures et de se déshabiller pour ne pas la déranger. Il ôta ses chaussures, posa doucement une jambe sur les cuisses de Kaye et enfouit son nez dans ses courts cheveux bruns. L’odeur qui s’en exhalait était plus apaisante que n’importe quelle drogue.
L’espace d’un instant bien trop bref, l’univers redevint petit, chaud et totalement autosuffisant.
Troisième partie
Stella Nova
74.
Kaye disposa ses notes sur le bureau de Mitch et attrapa le manuscrit de La Bibliothèque de la reine. Trois semaines plus tôt, elle avait décidé d’écrire un livre consacré à SHEVA, à la biologie moderne et à tout ce que l’espèce humaine aurait besoin de savoir dans les années à venir. Le titre était une métaphore par laquelle elle désignait le génome, avec son ferment, ses éléments mobiles et ses joueurs égoïstes, qui d’un côté servaient la reine du génome, espérant figurer dans sa bibliothèque, à savoir l’ADN, et de l’autre adoptaient parfois un rôle différent, plus égoïste qu’utile, agissant comme des parasites ou des prédateurs, déclenchant des troubles et même des catastrophes… Une métaphore politique qui lui semblait à présent particulièrement pertinente.
Ces deux dernières semaines, elle avait rédigé plus de cent soixante pages sur son ordinateur portable, qu’elle avait sorties sur sa petite imprimante, en partie pour rassembler ses idées avant la conférence.
Et pour passer le temps. Les heures sont interminables quand Mitch n’est pas là.
Elle tassa les feuillets sur le bureau, satisfaite par le bruit solide qu’ils produisaient, puis les posa devant la photo encadrée de Christopher Dicken qu’elle avait placée près d’un portrait de Sam et d’Abby. La troisième et dernière photo en sa possession était une image de Saul, en noir et blanc et sur papier glacé, œuvre d’un photographe professionnel de Long Island. Saul y apparaissait compétent, souriant, sage et plein d’assurance. Cette photo avait été jointe aux brochures d’EcoBacter qu’ils avaient envoyées aux entreprises de capital-risque il y avait cinq ans de cela. Une éternité.
Kaye n’avait passé que peu de temps à se pencher sur son passé ou à rassembler des souvenirs. Aujourd’hui, elle le regrettait. Elle voulait que leur bébé ait une idée de ce qui s’était passé. Quand elle se regardait dans la glace, elle était presque rayonnante de santé et de vitalité. La grossesse lui faisait un bien fou.
Comme prise d’une frénésie d’écriture et d’archivage, elle avait entamé trois jours plus tôt un journal intime, le premier qu’elle ait jamais tenu.
10 juin
Nous avons passé la semaine dernière à préparer la conférence et à chercher une maison. Les taux d’intérêt ont crevé le plafond et atteignent vingt et un pour cent, mais nous pouvons nous payer quelque chose de plus grand que cet appartement, et Mitch n’est pas difficile. Moi si. Mitch écrit plus lentement que moi, sur les momies et sur la grotte, et il envoie son travail page par page à Oliver Merton, à New York, qui le corrige parfois avec une certaine cruauté. Mitch prend ça calmement et s’efforce de s’améliorer. Nous sommes devenus si littéraires, presque nombrilistes, peut-être un peu suffisants, car il n’y a pas grand-chose d’autre pour nous occuper.
Cet après-midi, Mitch est sorti pour aller s’entretenir avec le nouveau directeur du muséum Hayer, dans l’espoir de retrouver son poste. (Il ne reste jamais plus de vingt minutes loin de l’appartement et, avant-hier, nous avons acheté un autre téléphone mobile. Je lui dis que je suis capable de prendre soin de moi, mais il s’inquiète toujours.)