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— À mes yeux, cela ne ressemble pas à une menace pour la santé publique, Mark, observa Dicken.

Sa gorge se coinça une nouvelle fois, et il se remit à tousser. Sa vision endommagée l’empêchait de déchiffrer l’expression d’Augustine sous ses bandages.

— Ce sont des réservoirs, Christopher. Si ces bébés se mêlent à la population, ils deviendront des vecteurs. Le sida n’a eu besoin que de quelques porteurs.

— C’est horrible, nous l’admettons, intervint Newcomb en jetant un regard à Augustine. J’en ai les tripes nouées. Mais nous avons soumis certains de ces HERV activés à une analyse informatique. Vu qu’ils permettent l’expression de gènes env et pol viables, nous risquons d’avoir quelque chose de pire que le VIH. Les ordinateurs prévoient une maladie comme nous n’en avons jamais connu au cours de l’Histoire. Cela pourrait détruire l’espèce humaine, docteur Dicken. Nous réduire en poussière.

Dicken s’extirpa de son fauteuil roulant pour s’asseoir au bord de son lit.

— Qui est en désaccord avec vous ? demanda-t-il.

— Le docteur Mahy, du CDC, répondit Augustine. Bishop et Thorne. Et James Mondavi, évidemment. Mais les types de Princeton nous approuvent, et ils ont l’entière confiance du président. Ils veulent travailler avec nous sur ce coup.

— Que disent vos opposants ? demanda Dicken à Newcomb.

Ce fut Augustine qui répondit.

— Beaucoup pensent que les particules produites seront des rétrovirus pleinement adaptés mais non pathogènes et que, dans le pire des cas, nous ne relèverons que quelques cas de cancers rarissimes. Mondavi ne voit pas de pathogenèse, lui non plus. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes ici, Christopher.

— Ah bon ?

— Nous avons besoin de votre opinion. Kaye Lang s’est fait mettre enceinte. Vous connaissez bien le père. C’est un bébé SHEVA du premier stade. Elle va faire sa fausse couche d’un jour à l’autre.

Dicken détourna la tête.

— Elle va organiser une conférence à l’université du Washington. On a essayé de la faire annuler par le Bureau de gestion des urgences, mais…

— Une conférence scientifique ?

— Encore ses délires sur l’évolution. Et un encouragement pour les futures mères, sans aucun doute. Ça risque d’être une catastrophe au niveau relations publiques, un coup porté au moral du pays. Nous ne contrôlons pas la presse, Christopher. Pensez-vous qu’elle adoptera des positions extrêmes ?

— Non. Je pense qu’elle se montrera très raisonnable.

— Bon. Mais nous pourrons nous en servir contre elle, si elle affirme se fonder sur la Science avec un grand S. La réputation de Mitch Rafelson n’est plus à faire.

— C’est un type correct, protesta Dicken.

— C’est un type dangereux, Christopher, répliqua Augustine. Heureusement, c’est pour elle qu’il est dangereux, pas pour nous.

76.

Seattle
10 août

Kaye emporta son bloc-notes dans la cuisine. Mitch se trouvait à l’université du Washington depuis neuf heures du matin. Sa première visite au muséum Hayer avait suscité des réactions négatives ; ses anciens employeurs fuyaient toute controverse, et il leur était indifférent que Mitch soit recommandé par Brock ou tout autre scientifique. D’ailleurs, comme ils l’avaient fait remarquer, Brock lui-même était fort controversé et, selon certaines sources restées anonymes, il avait été « écarté », voire « chassé » des études neandertaliennes à l’université d’Innsbruck.

Kaye avait toujours détesté la politique universitaire. Elle posa son bloc et son verre de jus d’orange sur une petite table, près du fauteuil avachi de Mitch, puis s’assit en gémissant. Comme elle n’avait aucune idée ce matin, comme elle était bloquée dans la rédaction de son livre, elle avait entamé un bref essai qu’elle espérait utiliser lors de la conférence prévue dans quinze jours.

Mais l’essai n’était pas allé très loin, lui non plus. L’inspiration n’était pas à la hauteur face à l’étrange sensation qui lui nouait le ventre.

Cela faisait presque quatre-vingt-dix jours. La veille, elle avait écrit dans son journal intime : C’est déjà aussi gros qu’une souris. Et rien de plus.

Elle attrapa la télécommande pour allumer la vieille télé de Mitch. Le gouverneur Harris donnait une énième conférence de presse. Il passait à l’antenne chaque jour pour parler de l’état d’urgence, de la coopération entre l’État de Washington et Washington, DC, des mesures auxquelles il résistait – il insistait beaucoup sur sa résistance, soucieux de ménager les farouches individualistes de l’est des monts Cascades – et du caractère parfois bénéfique et essentiel de la coopération. Il se lança une nouvelle fois dans une sinistre litanie de statistiques.

— Dans le Nord-Ouest, de l’Oregon à l’Idaho, les services du maintien de la loi m’informent qu’il s’est déroulé au moins une trentaine de sacrifices humains. Quand nous ajoutons ce chiffre aux vingt-deux mille actes de violence à l’encontre des femmes commis dans tout le pays, l’état d’urgence apparaît comme une mesure pleinement justifiée. Nous formons une communauté, un État, une région, une nation déchirés par le chagrin et paniqués par un acte de Dieu incompréhensible.

Kaye se frotta doucement le ventre. La tâche de Harris était impossible. Les fiers citoyens des États-Unis d’Amérique, se dit-elle, adoptaient une attitude très chinoise. Ayant visiblement perdu la faveur des cieux, ils ne montraient guère d’enthousiasme à soutenir leur gouvernement, quel qu’il soit.

La conférence de presse fut suivie par une table ronde réunissant deux scientifiques et un représentant de l’État. On évoqua les enfants SHEVA considérés comme des porteurs de maladies ; c’était complètement ridicule, et elle n’avait ni envie ni besoin d’écouter cela. Elle éteignit la télévision.

Le téléphone mobile sonna. Kaye décrocha.

— Allô !

— Ô image de la beauté… J’ai Wendell Packer, Maria Konig, Oliver Merton et le professeur Brock réunis dans la même pièce.

Kaye se détendit, envahie d’une douce chaleur au son de la voix de Mitch.

— Ils aimeraient te rencontrer, reprit celui-ci.

— Seulement s’ils veulent jouer aux sages-femmes.

— Seigneur… tu sens quelque chose ?

— Des aigreurs d’estomac. Des baisses de joie et d’inspiration. Mais, non, je ne pense pas que ce soit pour aujourd’hui.

— J’ai quelque chose pour ton inspiration. Ils vont rendre publique leur analyse des échantillons de tissus provenant d’Innsbruck. Et ils vont prononcer un discours lors de notre conférence. Packer et Konig sont prêts à nous soutenir.

Kaye ferma les yeux quelques instants. Elle tenait à savourer cette victoire.

— Et leurs mandarins ?

— Pas question. Trop dangereux politiquement. Mais Maria et Wendell vont travailler leurs collègues au corps. Nous espérons dîner ensemble ce soir. Tu te sens d’attaque ?

L’estomac de Kaye s’était calmé. Sans doute aurait-elle faim dans une heure ou deux. Cela faisait des années qu’elle suivait les travaux de Maria Konig, pour laquelle elle avait une grande admiration. Mais, dans cette équipe essentiellement masculine, le sexe de Konig était peut-être son meilleur atout.