77.
Kaye était restée dans la vieille Buick pour s’abriter de la pluie. Mitch marchait le long des voitures exposées dans le parking près de Roosevelt Avenue, en quête du modèle qu’elle souhaitait – une berline de la fin des années 90, une Volvo ou une japonaise, bleue ou verte ; il se tourna vers elle et vit qu’elle avait baissé sa vitre pour avoir un peu d’air.
Il ôta son Stetson trempé et lui sourit.
— Que dis-tu de cette beauté ? demanda-t-il en désignant une Caprice noire.
— Non, fit sèchement Kaye.
Mitch adorait les grosses américaines. Il se sentait chez lui dans leur habitacle spacieux. Leur coffre pouvait contenir des outils et des échantillons de roche. Il aurait adoré acheter un pick-up, et ils en avaient discuté pendant quelques jours. Kaye n’était pas hostile aux 4x4, mais ils n’avaient vu aucun modèle dans leurs prix. Elle tenait à conserver une réserve en cas d’urgence. Leur limite était fixée à douze mille dollars.
— Je ne suis qu’un homme entretenu, dit-il en tenant son chapeau d’un air endeuillé et en s’inclinant devant la Caprice.
Kaye afficha une indifférence appuyée. Elle était de mauvaise humeur depuis le début de la matinée – en fait, elle l’avait engueulé deux fois durant le petit déjeuner, ne suscitant chez lui qu’une commisération des plus irritantes. Ce qu’elle voulait, c’était une vraie querelle, pour se réchauffer les sangs, l’esprit… le corps. Elle en avait marre de cette sensation qui lui rongeait les tripes depuis trois jours. Elle en avait marre d’attendre, de tenter d’accepter ce qu’elle portait.
Ce qu’elle voulait par-dessus tout, c’était punir Mitch pour avoir accepté de l’engrosser, pour avoir déclenché cet horrible et interminable processus.
Mitch se dirigea vers la seconde rangée de voitures et examina les panneaux collés à leurs pare-brise. Une femme portant un parapluie descendit de la petite caravane aménagée en bureau pour discuter avec lui.
Kaye les observa d’un air soupçonneux. Elle se détestait, détestait ses émotions démentes et chaotiques. Aucune de ses idées n’était sensée.
Mitch désigna une Lexus fatiguée.
— Trop cher, murmura Kaye en se mordillant un ongle. (Puis :) Oh, merde.
Elle crut qu’elle avait mouillé sa culotte. Le liquide coulait toujours, mais il ne venait pas de sa vessie. Elle se palpa entre les jambes.
— Mitch ! hurla-t-elle.
Il arriva en courant, ouvrit la portière côté conducteur, se mit au volant d’un bond et démarra alors qu’elle commençait à se tordre de douleur. Elle faillit se cogner sur le tableau de bord. Il la maintint en place d’une main.
— Ô mon Dieu !
— On y va, dit-il.
Il fonça sur Roosevelt Avenue et obliqua dans la 45e rue, doublant les voitures sur la bretelle et gagnant la file de gauche sur la voie rapide.
La douleur était moins intense. Kaye avait l’impression que son estomac était plein d’eau glacée, et ses cuisses tremblaient.
— Comment ça va ? s’enquit Mitch.
— C’est terrifiant. Et si étrange.
Mitch accéléra jusqu’à 120.
Elle sentit quelque chose qui ressemblait à un mouvement péristaltique. Si vulgaire, si naturel, si indicible. Elle s’efforça de serrer les jambes. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle ressentait, ce qui s’était passé. La douleur avait presque disparu.
Lorsqu’ils arrivèrent devant les urgences de Marine Pacific, elle était raisonnablement sûre que tout était fini.
Maria Konig leur avait recommandé le docteur Felicity Galbreath après que Kaye eut rencontré plusieurs pédiatres refusant de suivre une grossesse SHEVA. Elle n’avait plus de couverture médicale, son contrat d’assurance ayant été annulé ; SHEVA était considéré comme une maladie et sa grossesse comme n’ayant rien de naturel.
Le docteur Galbreath exerçait dans plusieurs hôpitaux, mais son cabinet se trouvait à Marine Pacific, un gigantesque bâtiment de style Art déco, datant de la Dépression, qui dominait la voie rapide, le lac Union et une bonne partie de l’ouest de Seattle. En outre, elle donnait des cours deux fois par semaine à l’université de Western Washington, et Kaye se demandait où elle trouvait le temps d’avoir une vie privée.
Galbreath, une petite femme ronde au visage quelconque et avenant et aux cheveux châtain clair, entra dans la chambre de Kaye vingt minutes après son admission. Kaye avait été soumise à une toilette et à un bref examen par une infirmière et un médecin de garde. Une sage-femme qui lui était inconnue était également venue la voir, ayant lu dans le Seattle Weekly un article qui lui était consacré.
Kaye était assise sur son lit, détendue malgré son dos douloureux, et buvait un verre de jus d’orange.
— Eh bien, c’est arrivé, lança Galbreath.
— C’est arrivé, répéta Kaye d’une voix éteinte.
— On me dit que vous allez bien.
— Je vais mieux, maintenant.
— Désolée de ne pas être arrivée plus tôt. J’étais au centre médical de la fac.
— Je crois que tout était fini avant mon admission.
— Comment vous sentez-vous ?
— Vaseuse. En bonne santé, mais vaseuse.
— Où est Mitch ?
— Je lui ai demandé de me ramener le bébé. Le fœtus.
Galbreath la fixa avec un mélange d’irritation et d’émerveillement.
— Vous ne poussez pas un peu loin votre rigueur scientifique ?
— Conneries, répliqua farouchement Kaye.
— Vous êtes peut-être en état de choc.
— Re-conneries. Ils l’ont emporté sans me le dire. Je dois le voir. Je dois savoir ce qui s’est passé.
— C’est un rejet du premier stade. Nous savons à quoi ils ressemblent, murmura Galbreath.
Elle prit le pouls de Kaye et examina son moniteur. Par mesure de précaution, on lui injectait une solution saline.
Mitch revint porteur d’un petit récipient en acier recouvert d’un tissu.
— Ils allaient l’évacuer dans… (Il leva les yeux, le visage blanc comme un linge.) Je ne sais pas où. J’ai dû élever la voix.
Galbreath les considéra tous les deux, s’efforçant visiblement de se contrôler.
— Ce n’est qu’un tas de tissus, Kaye. L’hôpital doit les envoyer dans un centre d’autopsie agréé par la Brigade. C’est la loi.
— C’est ma fille, dit Kaye, les joues inondées de larmes. Je veux la voir avant qu’on l’emporte.
Elle se mit à sangloter sans pouvoir se retenir. L’infirmière passa la tête par la porte de la chambre, vit que Galbreath était présente et resta sur le seuil, l’air soucieuse et impuissante.
Galbreath prit le récipient des mains de Mitch, qui sembla soulagé d’en être débarrassé. Elle attendit que Kaye se soit calmée.
— S’il vous plaît ! implora Kaye.
Galbreath posa le récipient sur ses genoux.
L’infirmière s’en fut, refermant la porte derrière elle.
Mitch détourna les yeux comme Kaye soulevait le tissu.
Gisant sur un lit de glace pilée, dans un petit sac plastique à fermeture hermétique, à peine plus grosse qu’une souris de laboratoire, se trouvait la fille intermédiaire. Sa fille. Kaye avait nourri, porté et protégé cela pendant plus de quatre-vingt-dix jours.
L’espace d’un instant, elle se sentit nettement mal à l’aise. Du bout du doigt, elle traça les contours de la silhouette dans le sac, son échine courte et incurvée derrière le bord de la minuscule poche amniotique déchirée. Elle caressa la tête, relativement large et presque sans visage, localisant des petites fentes en guise d’yeux, une bouche flétrie évoquant la gueule d’un lapin, totalement close, des boutons à la place des bras et des jambes. Le petit placenta pourpre reposait sous la poche amniotique.