— Merci, dit Kaye au fœtus.
Elle recouvrit le récipient. Galbreath tenta de le reprendre, mais Kaye lui agrippa la main.
— Laissez-la quelques minutes avec moi. Je veux m’assurer qu’elle ne sera pas seule. Où qu’elle aille.
Galbreath rejoignit Mitch dans la salle d’attente. La tête entre les mains, il était assis sur un canapé en chêne délavé sous un paysage marin encadré de frêne.
— On dirait que vous avez besoin de boire un coup, dit-elle.
— Est-ce que Kaye dort toujours ? Je veux être auprès d’elle.
Galbreath acquiesça.
— Vous pouvez la rejoindre quand vous le désirez. Je l’ai examinée. Vous voulez les détails ?
— S’il vous plaît, répondit Mitch en se frottant les joues. Je ne savais pas que j’allais réagir ainsi. Je vous prie de m’excuser.
— Pas la peine. C’est une femme courageuse qui pense savoir ce qu’elle veut. Enfin, elle est toujours enceinte. Le bouchon de mucus secondaire est apparemment en position. Il n’y a pas eu de traumatisme, pas d’hémorragie ; la séparation s’est déroulée de façon normale, si tant est que l’on puisse utiliser ce mot. L’hôpital a procédé à une biopsie rapide. C’est bel et bien un rejet SHEVA du premier stade. La quantité de chromosomes a été confirmée.
— Cinquante-deux ?
Galbreath fit oui de la tête.
— Comme tous les autres. Au lieu de quarante-six. Anomalies chromosomiques fondamentales.
— Nous avons changé de normalité.
Galbreath s’assit à côté de Mitch et croisa les jambes.
— Espérons-le. Nous ferons d’autres tests dans quelques mois.
— J’ignore ce que peut ressentir une femme après un truc pareil, bredouilla-t-il en croisant et en décroisant les mains. Que puis-je lui dire ?
— Laissez-la dormir. Quand elle se réveillera, dites-lui que vous l’aimez et qu’elle est courageuse et splendide. Ce qu’elle a vécu lui apparaîtra sans doute comme un mauvais rêve.
Mitch la regarda fixement.
— Qu’est-ce que je lui dis si le suivant est aussi un échec ?
Galbreath pencha la tête sur le côté et se passa un doigt sur la joue.
— Je n’en sais rien, Mr. Rafelson.
Mitch remplit les formulaires de sortie et lut le rapport médical signé par Galbreath. Kaye plia sa chemise de nuit, la rangea dans sa mallette, puis se dirigea d’un pas raide vers la salle de bains pour y récupérer sa brosse à dents.
— J’ai mal partout, déclara-t-elle d’une voix lasse.
— Je peux aller chercher un fauteuil roulant, lui proposa Mitch.
Il était presque sur le seuil de la chambre lorsque Kaye sortit de la salle de bains pour le retenir d’une main sur l’épaule.
— Je suis encore capable de marcher. Nous en avons fini avec cette étape, et ça me remonte le moral. Mais… Cinquante-deux chromosomes, Mitch. J’aimerais vraiment savoir ce que ça signifie.
— Il est encore temps, souffla Mitch.
Kaye eut envie de lui décocher un regard de reproche, mais elle vit en le voyant que ce serait injuste, qu’il était aussi vulnérable qu’elle.
— Non, dit-elle gentiment.
Galbreath frappa à la porte.
— Entrez, dit Kaye.
Elle rabattit le couvercle de sa mallette, la ferma. Le médecin entra, suivi par un jeune homme à l’air gêné vêtu d’un costume gris.
— Kaye, voici Ed Gianelli. C’est le représentant légal du Bureau de gestion des urgences auprès de Marine Pacific.
— Ms. Lang, Mr. Rafelson. Navré de vous importuner dans un moment difficile. Je dois obtenir de vous certaines informations, ainsi qu’une signature, en vertu de l’adhésion de l’État de Washington au décret d’urgence fédéral, entérinée par le Parlement de cet État le 22 juillet de cette année et signée par le gouverneur le 26 juillet. Je m’excuse sincèrement de devoir vous…
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Mitch. Qu’est-ce qu’on doit faire ?
— Toutes les femmes porteuses d’un fœtus SHEVA du second stade doivent être enregistrées auprès du Bureau de gestion des urgences et accepter un suivi médical. Il vous est possible de choisir le docteur Galbreath comme obstétricienne, et elle procédera aux tests appropriés.
— Nous refusons de nous faire enregistrer, dit Mitch. Tu es prête ? demanda-t-il à Kaye en lui passant un bras autour des épaules.
Gianelli changea de ton.
— Je ne vous en détaillerai pas les raisons, Mr. Rafelson, mais l’enregistrement et le suivi médical sont imposés par la Direction de la Santé du comté de King, en accord avec la loi nationale et fédérale.
— Je ne reconnais pas cette loi, répliqua Mitch avec fermeté.
— Cette infraction est passible d’une astreinte de cinq cents dollars pour chaque semaine de refus.
— N’y accordez pas trop d’importance, intervint Galbreath. C’est un peu comme un addendum au certificat de naissance.
— L’enfant n’est pas encore né.
— Alors, disons un addendum au rapport médical sur le rejet, dit Gianelli en bombant le torse.
— Il n’y a pas eu de rejet, dit Kaye. Ce que nous faisons est parfaitement naturel.
Gianelli écarta les bras en signe d’exaspération.
— Tout ce qu’il me faut, c’est votre adresse actuelle et une autorisation de consulter votre dossier médical, sous le contrôle du docteur Galbreath et de votre avocat si vous le souhaitez.
— Mon Dieu, fit Mitch. (Il poussa Kaye devant lui, écartant de leur passage Galbreath et Gianelli, puis se tourna vers le médecin.) Vous savez ce que ça veut dire, n’est-ce pas ? Les gens vont cesser de se rendre à l’hôpital, cesser de voir leur médecin traitant.
— J’ai les mains plus ou moins liées, répondit Galbreath. L’hôpital a lutté contre cette mesure jusqu’à hier. Nous avons toujours l’intention d’interjeter appel auprès de la Direction de la Santé. Mais en attendant…
Mitch et Kaye s’en furent. Galbreath resta plantée sur le seuil, le visage cramoisi.
Gianelli les suivit dans le couloir, de plus en plus agité.
— Je regrette de vous rappeler que les astreintes sont cumulatives…
— Laissez tomber, Ed ! s’écria Galbreath en tapant du poing sur le mur. Laissez tomber et laissez-les partir, nom de Dieu !
Gianelli s’arrêta au milieu du couloir et secoua la tête.
— Je déteste ces conneries !
— Vous les détestez ? lui lança Galbreath. Foutez la paix à mes patients !
78.
— Ça s’arrange, pour votre visage, on dirait, déclara Shawbeck.
Il s’avança dans le bureau d’Augustine, soutenu par ses béquilles. Son assistant l’aida à s’asseoir. Augustine achevait un sandwich au corned-beef. Il s’essuya les lèvres et referma la boîte en polystyrène ayant contenu son repas.
— Bien, fit Shawbeck une fois installé. Réunion hebdomadaire des survivants du 20 juillet, sous la présidence de der Führer.
Augustine leva les yeux.
— Ce n’est pas drôle.
— Quand Christopher doit-il nous rejoindre ? Nous devrions avoir une bouteille de brandy pour que le dernier survivant porte un toast aux disparus.