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— J’ai amené des amis, expliqua Eileen. Nous aussi, nous avons de bonnes nouvelles à fêter.

Sue Champion s’avança, suivie par un homme de haute taille, plus âgé qu’elle, aux longs cheveux noirs et au ventre proéminent. Tous deux semblaient gênés et les yeux de l’homme luisaient comme ceux d’un loup.

Eileen serra la main de Maria puis celle de Wendell.

— Mitch, tu connais déjà Sue. Voici son mari, Jack. Et ceci, c’est pour le poêle, dit-elle à Kaye en laissant choir son sac devant la cheminée. De l’érable et du merisier. Un parfum merveilleux. Quelle maison magnifique !

Sue salua Mitch d’un hochement de tête et Kaye d’un sourire.

— Nous ne nous sommes jamais rencontrées, dit-elle.

Kaye resta bouche bée, comme un poisson ébahi, jusqu’à ce que les deux femmes éclatent d’un rire nerveux.

Ils avaient apporté du jambon cuit et de la truite arc-en-ciel pour le dîner. Jack et Mitch se jaugeaient à distance, comme deux adolescents belliqueux. Sue ne semblait pas s’en soucier, mais Mitch ne savait que dire. Un peu gris, il s’excusa de l’absence de chandelles et proposa de leur substituer des lampes tempête.

Wendell éteignit les lumières. La pièce se transforma en une tente peuplée d’ombres longilignes, et ils mangèrent en son centre, parmi les piles de cartons. Sue et Jack échangèrent quelques mots dans un coin.

— Sue me dit qu’elle vous aime bien tous les deux, déclara Jack en revenant. Mais je suis du genre soupçonneux, et je dis que vous êtes fous.

— Je ne vous contredirai pas sur ce point, fit Mitch en levant sa canette.

— Sue m’a parlé de ce que vous aviez fait au bord de la Columbia River.

— C’était il y a longtemps.

— Sois sage, lança Sue à son mari.

— Je veux seulement savoir pourquoi vous avez fait ça, insista celui-ci. C’était peut-être l’un de mes ancêtres.

— Je voulais justement savoir si c’était l’un de vos ancêtres.

— Et alors ?

— Je pense que la réponse est oui.

Jack contempla la lampe tempête en plissant les yeux.

— Ceux que vous avez trouvés dans cette grotte, dans les montagnes… C’étaient nos ancêtres à tous ?

— C’est une façon de parler.

Jack secoua la tête, intrigué.

— Sue me dit que les ancêtres peuvent être ramenés à leur peuple, quel que ce soit ce peuple, si nous apprenons leurs vrais noms. Les fantômes sont parfois dangereux. Je ne pense pas que ce soit le meilleur moyen de leur faire plaisir.

— Sue et moi avons préparé un autre accord, intervint Eileen. Nous finirons bien par le finaliser. Je vais être conseillère spéciale auprès des Tribus. Chaque fois que quelqu’un trouvera des vieux os, on m’appellera pour y jeter un coup d’œil. Nous effectuerons des mesures rapides, prélèverons quelques échantillons, et puis nous les rendrons aux Tribus. Jack et ses amis ont élaboré ce qu’ils appellent un rite de sagesse.

— Leurs noms sont dans leurs os, expliqua Jack. Nous leur dirons que nous donnerons leurs noms à nos enfants.

— C’est fantastique, approuva Mitch. Je suis ravi. Dépassé mais ravi.

— Tout le monde prend les Indiens pour des ignorants, continua Jack. Nous ne nous soucions pas des mêmes choses, c’est tout.

Mitch se pencha au-dessus de la lampe tempête et tendit la main à Jack. Celui-ci leva les yeux vers le plafond, et on entendit ses dents s’entrechoquer.

— C’est trop nouveau, murmura-t-il.

Mais il prit la main de Mitch et la serra, si fermement qu’ils faillirent renverser la lampe. L’espace d’un instant, Kaye crut que la poignée de main allait tourner à la partie de bras de fer.

— Mais j’ai quelque chose à vous dire, déclara Jack quand ce fut fini. Vous avez intérêt à bien vous conduire, Mitch Rafelson.

— J’ai fini pour de bon de ramasser des os.

— Mitch rêve des gens qu’il trouve, dit Eileen.

— Vraiment ? (Jack était visiblement impressionné.) Est-ce qu’ils vous parlent ?

— Je deviens ce qu’ils étaient.

— Oh !

Kaye était fascinée par tous les invités, mais surtout par Sue. Ses traits exprimaient plus que de la force – ils étaient presque masculins –, mais jamais elle n’avait vu quelqu’un d’aussi beau. Eileen, elle, avait avec Mitch une relation si intime, si intuitive, que Kaye se demanda s’ils n’avaient pas été amants.

— Tout le monde est terrifié, dit Sue. Nous avons beaucoup de grossesses SHEVA à Kumash. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous travaillons avec Eileen. Le Conseil a décidé que nos ancêtres pouvaient nous dire comment survivre à cette épreuve. Vous portez le bébé de Mitch ? demanda-t-elle à Kaye.

— Oui.

— La petite aide est venue et repartie ?

Kaye acquiesça.

— La mienne aussi, dit Sue. Nous l’avons enterrée en lui donnant un nom, avec notre amour et notre gratitude.

— Elle était Petite-Vive, murmura Jack.

— Félicitations, dit Mitch sur le même ton.

— Oui, fit Jack, ravi. Pas de tristesse. Sa tâche est accomplie.

— Le gouvernement ne pourra pas voler de noms sur les terres du Conseil, reprit sa femme. Nous ne le permettrons pas. Si le gouvernement devient trop puissant, vous pourrez venir chez nous. Nous l’avons déjà tenu en échec.

— C’est merveilleux, dit Eileen, rayonnante.

Mais Jack regarda par-dessus son épaule, parmi les ombres. Il plissa les yeux, déglutit, et son visage se creusa de rides.

— C’est si difficile de savoir ce qu’il faut faire et ce qu’il faut croire. J’aimerais que les fantômes parlent avec plus de clarté.

— Est-ce que vous nous aiderez avec votre savoir, Kaye ? demanda Sue.

— J’essaierai.

Puis Sue s’adressa à Mitch d’une voix hésitante.

— J’ai des rêves, moi aussi. Je rêve des nouveaux enfants.

— Parlez-nous de vos rêves, dit Kaye.

— Peut-être qu’ils sont personnels, ma chérie, l’avertit Mitch.

Sue posa une main sur le bras de Mitch.

— Je suis contente que vous compreniez. Ils sont personnels et, parfois, ils sont aussi terrifiants.

Wendell descendit du grenier, tenant un carton dans ses bras.

— Mes parents m’ont dit qu’elles étaient toujours là, et ils ne se trompaient pas. Des guirlandes et des boules… Seigneur, quels beaux souvenirs ! Qui veut m’aider à installer l’arbre et à le décorer ?

80.

Institut national de la Santé, Bethesda, bâtiment 52
Janvier

— Voici votre planning pour les deux jours à venir. Florence Leighton donna à Augustine une petite feuille de papier qu’il pouvait glisser dans sa poche de poitrine pour la consulter à tout moment. La liste s’allongeait : cet après-midi, il avait rendez-vous avec le gouverneur du Nebraska et, s’il en avait le temps, avec un groupe de journalistes économiques.

Et il attendait sept heures avec impatience, heure à laquelle il irait dîner avec une superbe femme qui se fichait de sa notoriété médiatique comme de sa réputation de bourreau de travail. Mark Augustine redressa les épaules et parcourut la liste avant de la plier en quatre, signifiant ainsi à Mrs. Leighton qu’elle était approuvée et définitive.

— Plus un type un peu bizarre, ajouta-t-elle. Il n’a pas de rendez-vous mais affirme que vous souhaiterez le recevoir. (Elle posa une carte de visite sur le bureau et gratifia son patron d’un regard sévère.) Un rigolo.

Augustine considéra le nom sur la carte et sentit s’éveiller sa curiosité.