— Vous le connaissez ? demanda-t-elle.
— C’est un reporter. Un journaliste scientifique qui s’intéresse à plein de sujets brûlants.
— Le genre fouille-merde ?
Sourire d’Augustine.
— D’accord. Je le prends au mot. Dites-lui qu’il dispose de cinq minutes.
— Je vous apporte du café ?
— Il voudra sûrement du thé.
Augustine mit son bureau en ordre et rangea deux livres dans un tiroir. Il ne voulait pas qu’on voie ce qu’il était en train de lire. Le premier ouvrage était une brochure plutôt mince, Des éléments mobiles comme sources de nouveauté dans le génome des herbes, le second un roman de Robin Cook tout juste sorti des presses, qui traitait d’une pandémie inexpliquée et sans doute d’origine extraterrestre. En règle générale, Augustine aimait bien les romans de ce genre, bien qu’il se soit abstenu d’en lire durant l’année écoulée. Le fait qu’il ait décidé d’attaquer celui-ci témoignait de sa nouvelle assurance.
Il se leva et accueillit Oliver Merton avec un sourire.
— Ravi de vous revoir, Mr. Merton.
— Merci de me recevoir, docteur Augustine. J’ai eu droit à une fouille en règle avant d’entrer. Ils m’ont même confisqué mon assistant personnel.
Augustine s’excusa d’une grimace.
— Nous avons très peu de temps. Je suis sûr que vous avez quelque chose d’intéressant à me dire.
— En effet.
Merton leva les yeux, comme Mrs. Leighton entrait avec un plateau et deux tasses.
— Du thé, Mr. Merton ? demanda-t-elle.
Merton eut un sourire penaud.
— Je préférerais du café. J’ai passé les dernières semaines à Seattle et je me suis déshabitué du thé.
Mrs. Leighton tira la langue à Augustine et alla chercher une tasse de café.
— Quelle impertinence, remarqua Merton.
— Nous travaillons ensemble depuis longtemps, et nous avons traversé des périodes fort sombres.
— Bien sûr. Permettez-moi tout d’abord de vous féliciter pour avoir fait reporter sine die la conférence sur SHEVA à l’université du Washington.
Augustine prit un air intrigué.
— Il paraît que les subsides du NIH auraient été retirés si la conférence s’était tenue, c’est tout ce qu’ont osé me dire mes sources à l’université.
— Je n’étais pas au courant, dit Augustine.
— Nous allons donc l’organiser dans un petit motel proche du campus. Avec la participation d’un célèbre restaurant français dont le chef est acquis à notre cause. Ça adoucira la sauce. Quitte à être des rebelles rejetés par le système, autant en profiter jusqu’au bout.
— Vous ne semblez pas très objectif, mais je vous souhaite bonne chance.
Le sourire de Merton se fit défiant.
— Friedrich Brock m’a appris ce matin qu’il venait d’y avoir une restructuration complète de l’équipe chargée d’étudier les momies neandertaliennes à l’université d’Innsbruck. Un audit interne a conclu que des faits de la première importance avaient été occultés et que de grossières erreurs scientifiques avaient été commises. Herr Professor Brock a été convoqué à Innsbruck. Il est en route en ce moment.
— Je ne vois pas pourquoi cela m’intéresserait, remarqua Augustine. Il nous reste environ deux minutes.
Mrs. Leighton revint avec une tasse de café. Merton en avala une gorgée.
— Merci. Ils vont partir du principe que les trois momies formaient une cellule familiale, partageant un patrimoine génétique. Ce qui signifie qu’ils vont entériner la première preuve tangible d’une subspéciation humaine. On a trouvé SHEVA dans les trois spécimens.
— Très bien.
Merton joignit les mains. Florence l’observait avec une curiosité détachée.
— Nous sommes sur le seuil du chemin qui mène à la vérité, docteur Augustine. J’étais curieux de savoir comment vous alliez réagir à cette nouvelle.
Augustine inspira une petite bouffée d’air par le nez.
— Ce qui a pu se produire il y a des dizaines de milliers d’années n’a aucune conséquence sur la façon dont nous jugeons ce qui est en train de se produire aujourd’hui. Pas un seul fœtus d’Hérode n’est arrivé à terme. En fait, des scientifiques de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses nous ont dit hier que ces fœtus sont non seulement victimes dans leur immense majorité d’un rejet survenant lors du premier trimestre de grossesse, mais qu’ils sont en outre particulièrement vulnérables à tous les virus d’herpès connus, y compris celui d’Epstein-Barr. La mononucléose. Quatre-vingt-quinze pour cent de la population terrestre est porteuse d’Epstein-Barr, Mr. Merton.
— Rien ne vous fera donc changer d’avis, docteur ?
— Mon oreille encore valide reste affectée par des bourdonnements dus à la bombe qui a tué notre président. J’ai encaissé tous les coups que je pourrai jamais recevoir. Rien ne peut me terrasser excepté des faits, des faits pertinents eu égard à notre situation présente. (Augustine fit le tour du bureau et s’assit dessus.) Je souhaite toute la réussite possible aux gens d’Innsbruck, quelle que soit la personne qui dirige les recherches. La biologie recèle suffisamment de mystères pour nous occuper jusqu’à la fin des temps. La prochaine fois que vous passerez par Washington, revenez donc nous voir, Mr. Merton. Je suis sûr que Florence se souviendra : pas de thé, du café.
Le plateau en équilibre sur les cuisses, Dicken roula à travers la cafétéria du bâtiment Natcher, aperçut Merton et plaça son fauteuil roulant au bout d’une table. Il y posa son plateau d’une main.
— Vous avez fait bon voyage ? demanda-t-il.
— Excellent. J’ai pensé que vous aimeriez savoir que Kaye Lang a une photo de vous sur son bureau.
— Voilà un bien étrange message, Oliver. Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?
— Eh bien, je crois que vous éprouviez à son égard beaucoup plus qu’un sentiment de camaraderie scientifique. Elle vous a écrit plusieurs lettres après l’attentat. Vous n’y avez jamais répondu.
— Si vous êtes venu ici pour me persécuter, j’irai manger ailleurs, répliqua Dicken en reprenant son plateau.
Merton leva les mains.
— Excusez-moi. C’est mon instinct de fouineur qui reprend le dessus.
Dicken reposa son plateau et plaça son fauteuil.
— Je passe la moitié de mes journées à attendre de guérir, et j’ai peur de ne jamais recouvrer le plein usage de mes jambes et de ma main… Je m’efforce d’avoir foi en mon corps. Le reste du temps, je suis en rééducation où je souffre comme un damné. Je n’ai pas le temps de pleurer sur le lait renversé. Et vous ?
— Ma copine de Leeds m’a largué la semaine dernière. Je ne suis jamais à la maison. Et puis j’ai été testé positif. Ça lui a foutu la trouille.
— Désolé.
— Je reviens du saint des saints d’Augustine. Il a l’air bien sûr de lui.
— Les sondages lui donnent raison. Une crise de santé publique métamorphosée en politique internationale. Les fanatiques nous poussent à adopter des mesures répressives. Nous vivons sous une loi martiale qui n’ose pas dire son nom, et c’est la Brigade d’urgence sanitaire qui dicte les décrets de nature médicale – qui jouit du pouvoir suprême, autrement dit. À présent que Shawbeck s’est retiré, Augustine est le numéro deux du pays.
— C’est terrifiant.
— Vous connaissez quelque chose qui ne le soit pas ?
Merton concéda sa défaite.
— Je suis convaincu qu’Augustine s’est débrouillé pour faire annuler notre conférence sur SHEVA dans le Nord-Ouest.