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— C’est un bureaucrate aguerri – ce qui signifie qu’il protégera sa position en utilisant toutes les armes dont il dispose.

— Et la vérité dans tout ça ? dit Merton en plissant le front. Je n’ai pas l’habitude de voir un gouvernement gérer les questions scientifiques.

— Votre naïveté m’étonne, Oliver. Ça fait des années que les Britanniques ne font que ça.

— D’accord, d’accord, j’ai fréquenté suffisamment de ministres pour connaître la musique. Mais quelle est votre position ? Vous avez participé à la formation de l’équipe autour de Kaye – pourquoi Augustine ne vous vire-t-il pas pour avoir les coudées franches ?

— Parce que j’ai vu la lumière, répondit Dicken d’un air sinistre. Ou plutôt les ténèbres. Des bébés morts. J’ai perdu espoir. Même avant cela, Augustine m’a manipulé à merveille – il me gardait comme une sorte de contrepoids, me laissait participer au processus de décision. Mais il ne m’a jamais donné assez de corde pour me pendre. À présent… je ne peux plus voyager, je ne peux plus effectuer les recherches nécessaires. Je suis inefficace.

— Neutralisé ? osa Merton.

— Castré, contra Dicken.

— Vous ne pourriez pas à tout le moins lui murmurer à l’oreille : « C’est de la science, ô puissant César, peut-être te trompes-tu » ?

Dicken secoua la tête.

— Le nombre de chromosomes est une donnée irréfutable. Cinquante-deux chromosomes au lieu de quarante-six. Trisomie, tétrasomie… Les bébés risquent d’être affectés de mongolisme, ou pis encore. Si Epstein-Barr ne les tue pas avant.

Merton avait gardé le meilleur pour la fin. Il parla à Dicken des changements survenus à Innsbruck. Dicken l’écouta avec attention, plissant son œil aveugle, puis il tourna son œil valide vers les fenêtres de la cafétéria, derrière lesquelles brillait un splendide soleil printanier.

Il se rappelait la conversation qu’il avait eue avec Kaye avant qu’elle ait rencontré Rafelson.

— Donc, Rafelson va aller en Autriche ? demanda-t-il en tripotant sa sole au riz complet.

— Si on le lui propose. Peut-être est-il encore trop controversé.

— Je vais attendre le rapport. Mais sans me presser.

— Vous pensez que Kaye fait un saut dans l’inconnu, suggéra Merton.

— Je me demande pourquoi j’ai acheté ça, dit Dicken en reposant sa fourchette. Je n’ai pas faim.

81.

Seattle
Janvier

— Apparemment, le bébé se porte bien, dit le docteur Galbreath. Le développement du deuxième trimestre est normal. Nous avons effectué des analyses, et elles correspondent à notre attente pour un fœtus SHEVA du second stade.

Kaye trouvait ce rapport un peu froid.

— C’est un garçon ou une fille ? s’enquit-elle.

— Cinquante-deux XX. (Galbreath ouvrit une chemise en carton marron et lui tendit une copie du rapport.) Bébé de sexe féminin présentant des anomalies chromosomiques.

Kaye fixa la feuille de papier, le cœur battant. Elle n’avait rien dit à Mitch, mais elle avait espéré que leur enfant serait une fille, car cela réduirait un peu la distance, le nombre de différences qu’elle aurait à affronter.

— Y a-t-il duplication ou s’agit-il de chromosomes nouveaux ? demanda-t-elle.

— Si nous avions l’expertise suffisante pour le dire, nous serions célèbres, rétorqua Galbreath. (Puis, avec un peu moins de raideur :) Nous n’en savons rien. Un examen superficiel nous pousse à croire qu’ils ne sont pas dupliqués.

— Pas de chromosomes 21 supplémentaires ?

Kaye continuait d’examiner le papier, qui se réduisait à des séries de chiffres entrelardées de brèves explications.

— Je ne crois pas que le fœtus souffre du syndrome de Down. Mais vous savez ce que j’en pense.

— Tous ces chromosomes supplémentaires…

Galbreath opina.

— Nous n’avons aucun moyen de déterminer le nombre de chromosomes d’un Neandertalien, dit Kaye.

— S’ils étaient comme nous, ils en avaient quarante-six.

— Mais ils n’étaient pas comme nous. C’est toujours un mystère.

Les paroles de Kaye sonnaient creux à ses propres oreilles. Elle se leva, une main sur le ventre.

— Pour ce que vous pouvez en dire, il est en bonne santé.

Galbreath fit oui de la tête.

— Mais que sais-je, en fait ? Presque rien. Vous avez été testée positive pour l’Herpes simplex de type un, mais négative pour la mononucléose – pour Epstein-Barr. Vous n’avez jamais eu la varicelle. Pour l’amour de Dieu, Kaye, restez à l’écart des personnes qui ont la varicelle.

— Je serai prudente.

— Je ne sais pas ce que je peux vous dire de plus.

— Souhaitez-moi bonne chance.

— Je vous souhaite toute la chance de ce monde et de l’autre. En tant que médecin, ça ne me rassure guère.

— Nous avons pris notre décision, Felicity.

— Bien sûr. (Galbreath parcourut son dossier du début à la fin.) Si cette décision m’avait appartenu, vous n’auriez jamais vu ce que je vais vous montrer. Nous avons été déboutés en appel. Nous devons faire enregistrer tous nos patients SHEVA. Si vous n’êtes pas d’accord, c’est nous qui nous en chargerons.

— Alors, faites-le, dit Kaye d’un ton neutre.

Elle lissa un pli de son pantalon.

— Je sais que vous avez déménagé. Si je transmets une adresse incorrecte, Marine Pacific aura sans doute des ennuis et je risque d’être convoquée devant un comité et de me faire retirer ma licence. (Elle gratifia Kaye d’un regard triste mais direct.) J’ai besoin de votre nouvelle adresse.

Kaye considéra le formulaire puis secoua la tête.

— Je vous en supplie, Kaye. Je veux rester votre médecin jusqu’à la fin.

— La fin ?

— L’accouchement.

Kaye secoua la tête une nouvelle fois, l’air butée et terrorisée, pareille à un lapin poursuivi par un prédateur.

Galbreath fixa l’extrémité de la table d’examen, les larmes aux yeux.

— Je n’ai pas le choix. Personne n’a le choix.

— Je ne veux pas qu’on vienne me prendre mon bébé, dit Kaye, le souffle court, les mains glacées.

— Si vous refusez de coopérer, je ne peux plus être votre médecin, dit Galbreath.

Elle tourna les talons et sortit de la chambre. L’infirmière vint faire un tour quelques instants plus tard, vit Kaye en état de choc et lui demanda si elle avait besoin de quelque chose.

— Je n’ai plus de médecin, répondit-elle.

L’infirmière s’écarta pour laisser passer Galbreath.

— Je vous en supplie, donnez-moi votre nouvelle adresse. Je sais que Marine Pacific s’oppose aux représentants de la Brigade qui essaient de contacter directement nos patients. J’annoterai votre dossier pour qu’on vous laisse tranquille. Nous sommes dans votre camp, Kaye, croyez-moi.

Kaye aurait voulu pouvoir parler à Mitch, mais il se trouvait dans le quartier de l’université, occupé à chercher un hôtel pour tenir la conférence. Elle ne pouvait pas le déranger.

Galbreath lui tendit un stylo. Elle remplit lentement le formulaire. Galbreath le lui reprit.

— De toute façon, ils auraient fini par la trouver, dit-elle en pinçant les lèvres.

Kaye sortit de l’hôpital, le rapport à la main, et se dirigea vers la Toyota Camry marron qu’ils avaient achetée deux mois plus tôt. Elle resta assise pendant dix bonnes minutes, engourdie, agrippant le volant de ses mains glacées, puis mit le contact.