Kaye n’avait jamais eu les reins piétinés de l’intérieur ; c’était une expérience qu’elle n’appréciait guère. Pas plus qu’elle n’appréciait d’aller aux toilettes toutes les heures ni de souffrir en permanence de brûlures d’estomac. La nuit, étendue dans le lit, elle sentait même les mouvements rythmés de ses intestins.
Tout cela la rendait inquiète ; mais elle se sentait aussi intensément vivante, consciente.
Elle se rendit compte qu’elle s’efforçait d’occulter la souffrance de Mitch. Elle se blottit contre lui, et, soudain, il roula sur lui-même, tirant sur la couette et se détournant d’elle.
— Mitch ?
Pas de réponse. Elle resta un moment allongée sur le dos, mais, se sentant mal à l’aise, se mit sur le côté, tournant le dos à Mitch, et se rapprocha doucement de lui, en quête de chaleur. Il ne bougea ni ne protesta. Elle fixa des yeux le mur vide éclairé d’une lueur grise. Elle envisagea de se lever pour travailler quelque temps sur son livre, mais son portable et ses notes étaient déjà emballés. Cette envie lui passa.
Le silence qui régnait dans la maison l’inquiétait.
Elle tendit l’oreille en quête d’un son, n’entendit que le souffle de Mitch et le sien. Dehors, l’air était d’une immobilité absolue. Elle n’entendait même pas la circulation sur la Highway 2, distante d’un kilomètre à peine. Pas un oiseau ne chantait. Pas une poutre ne craquait, pas une latte ne grinçait.
Au bout d’une demi-heure, elle s’assura que Mitch dormait puis se redressa, s’assit au bord du lit, se leva et alla dans la cuisine faire chauffer de l’eau. Elle contempla les derniers feux du crépuscule au-dehors. Dans la bouilloire, l’eau se mit doucement à siffler, et elle en versa sur un sachet de camomille dans l’une des deux chopes qu’ils avaient laissées sur le comptoir. Tandis que la tisane infusait, elle caressa les carreaux du bout des doigts, se demandant à quoi ressemblerait leur prochain foyer, qui se trouverait sans doute à proximité de l’immense casino Wild Eagle, propriété des Cinq Tribus. Sue n’avait pas fini de prendre les dispositions nécessaires quand elle leur avait téléphoné ce matin, se contentant de leur promettre une belle maison pour dans quelques jours. « Au début, il faudra peut-être vous contenter d’une caravane », avait-elle ajouté.
Kaye eut une bouffée de colère impuissante. Elle voulait rester ici. Elle se sentait à l’aise ici.
— C’est si étrange, dit-elle à la fenêtre.
Comme pour lui répondre, le bébé lui donna un coup de pied.
Elle attrapa la chope et jeta le sachet dans l’évier. Alors qu’elle sirotait sa première gorgée, elle entendit un bruit de moteur puis le crissement des pneus sur le gravier.
Elle alla dans le séjour et s’immobilisa en découvrant la lueur des phares. Ils n’attendaient personne ; Wendell se trouvait à Seattle, le camion de location ne serait disponible que demain matin, Merton était à Beresford ; et elle croyait savoir que Sue et Jack se trouvaient dans l’est du Washington.
Elle envisagea de réveiller Mitch, se demanda si c’était possible dans son état.
— C’est peut-être Maria, ou quelqu’un d’autre.
Mais elle répugnait à approcher de la porte. Les lumières étaient éteintes dans le séjour et sous le porche, allumées dans la cuisine. Le rayon d’une lampe torche transperça la fenêtre et se posa sur le mur sud. Elle avait laissé les rideaux ouverts ; ils n’avaient pas de voisins, personne pour les espionner.
Il y eut un coup sec à la porte. Kaye consulta sa montre, appuya sur le bouton de la petite lampe bleu-vert. Sept heures.
Nouveau coup à la porte, suivi par une voix inconnue.
— Kaye Lang ? Mitchell Rafelson ? Bureau du shérif du comté, service judiciaire.
Kaye retint son souffle. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle n’était sûrement pas en cause ! Elle se dirigea vers la porte d’entrée, dégagea le verrou, ouvrit. Quatre hommes se tenaient devant elle, deux en uniforme, deux en civil, veste et pantalon de toile. Le rayon de la torche se posa sur son visage comme elle allumait la lumière du porche. Elle battit des paupières.
— Je suis Kaye Lang.
L’un des civils, un homme corpulent aux cheveux châtains coupés en brosse et au long visage ovale, s’avança d’un pas.
— Miz Lang, nous avons…
— Mrs. Lang, corrigea-t-elle.
— Entendu. Je m’appelle Wallace Jurgenson. Voici le docteur Kevin Clark, de la Direction de la Santé du comté de Snohomish. Je suis un représentant commissionné par la Brigade d’urgence sanitaire pour l’État de Washington. Mrs. Lang, nous sommes porteurs d’un ordre émis par la Brigade d’urgence sanitaire et contresigné par son antenne d’Olympia, État de Washington. Nous sommes chargés de contacter les femmes infectées et porteuses d’un fœtus SHEVA du second…
— Conneries, dit Kaye.
L’homme se tut un instant, légèrement exaspéré, puis reprit :
— D’un fœtus SHEVA du second stade. Savez-vous ce que cela signifie, madame ?
— Oui, mais c’est complètement faux.
— Je suis ici pour vous informer que, attendu le jugement du bureau de la Brigade d’urgence sanitaire et du Centre de contrôle et de prévention des maladies…
— J’ai travaillé pour eux.
— Je sais, dit Jurgenson.
Clark hocha la tête en souriant, comme ravi de la rencontrer. Les deux shérifs adjoints se tenaient en retrait, les bras croisés.
— Miz Lang, poursuivit Jurgenson, il a été établi que vous représentiez probablement un risque pour la santé publique. Vous et les autres femmes de cette région êtes en ce moment même contactées et informées de vos choix.
— Je choisis de rester où je suis, articula Kaye d’une voix tremblante.
Elle regarda les quatre hommes dans les yeux. Ils étaient propres, bien rasés, décidés, presque aussi nerveux qu’elle et très malheureux.
— Nous avons ordre de vous conduire, ainsi que votre époux, dans un refuge établi à Lynnwood par la Brigade, où vous serez détenus et recevrez des soins médicaux jusqu’à ce qu’on puisse déterminer si vous représentez un risque pour la santé publique.
— Pas question, dit Kaye en s’échauffant. C’est ridicule. Mon mari est malade. Il n’est pas en état de se déplacer.
Le visage de Jurgenson était sévère. Il se préparait à une action qu’il n’appréciait guère. Il jeta un regard à Clark. Les deux adjoints s’avancèrent, et l’un d’eux faillit trébucher sur un caillou. Jurgenson déglutit puis reprit la parole, son souffle visible dans l’air frais.
— Le docteur Clark peut examiner votre époux avant notre départ.
— Il a une migraine. Une céphalée. Il en a de temps en temps.
Dans l’allée attendaient une voiture portant l’écusson du shérif et une petite ambulance. Plus loin, la vaste pelouse élimée de la propriété était contenue par une barrière. Kaye sentait l’odeur de la terre humide et du sol campagnard apportée par la brise nocturne.
— Nous n’avons pas le choix, Miz Lang.
Kaye ne pouvait pas faire grand-chose. Si elle leur résistait, ils se contenteraient de revenir avec des renforts.
— Je vous suis. Mon mari ne doit pas être déplacé.
— Vous risquez d’être porteurs tous les deux, m’dame. Nous devons vous emmener tous les deux.
— Je peux examiner votre époux et voir si son état peut être amélioré par un traitement médical, intervint Clark.
Kaye sentait venir les larmes, et ça la rendait furieuse – frustration, impuissance, solitude. Elle vit Clark et Jurgenson regarder derrière elle, entendit un bruit, se retourna, comme redoutant une embuscade.