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C’était Mitch. Il avançait d’un pas saccadé, les yeux mi-clos, les mains tendues, pareil au monstre de Frankenstein.

— Qu’y a-t-il, Kaye ? demanda-t-il d’une voix pâteuse.

Le simple fait de parler lui arrachait des grimaces de douleur.

Clark et Jurgenson reculèrent d’un pas, et l’adjoint le plus proche déboucla son holster. Kaye se retourna et leur lança un regard mauvais.

— Ce n’est qu’une migraine ! Il a la migraine, bon sang !

— Qui est-ce ? demanda Mitch.

Il faillit s’effondrer. Kaye se précipita vers lui, l’aida à rester debout.

— Je n’y vois pas très bien, murmura-t-il.

Clark et Jurgenson échangèrent quelques paroles inaudibles.

— Veuillez le conduire sous le porche, Miz Lang, ordonna Jurgenson d’une voix tendue.

Kaye vit que l’adjoint avait dégainé son arme.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ils viennent de la part de la Brigade, expliqua Kaye. Ils veulent qu’on les accompagne.

— Pourquoi ?

— Il paraît que nous sommes contagieux.

— Non, fit Mitch en se débattant.

— C’est ce que je leur ai dit. Mais nous ne pouvons rien faire, Mitch.

— Non ! hurla Mitch en levant le poing. Approchez-vous que je puisse vous voir, que je puisse vous parler ! Laissez ma femme tranquille, nom de Dieu.

— Veuillez vous avancer sous le porche, m’dame, dit l’adjoint.

Kaye avait conscience du danger. Mitch n’était pas en état d’agir rationnellement. Il était capable de tout pour la protéger. Ces hommes avaient peur. Vu le contexte horrible, des atrocités pouvaient se produire sans que leurs auteurs soient châtiés ; on allait peut-être les abattre et brûler leur maison, comme s’ils étaient des pestiférés.

— Ma femme est enceinte, dit Mitch. Laissez-la tranquille, s’il vous plaît.

Il tenta d’avancer vers la porte. Kaye le guidait sans cesser de le soutenir.

L’adjoint garda son arme pointée sur le porche, mais il la tenait désormais des deux mains, les bras tendus. Jurgenson lui dit de la rengainer. Il secoua la tête.

— Je ne veux pas qu’ils fassent une connerie, chuchota-t-il.

— Nous allons sortir, dit Kaye. Ne soyez pas stupides. Nous ne sommes ni malades ni contagieux.

Jurgenson leur ordonna de franchir la porte et de descendre du porche.

— Nous avons une ambulance. Nous allons vous emmener dans un endroit où on pourra soigner votre époux.

Kaye aida Mitch à progresser. Il transpirait abondamment et avait les mains moites, glacées.

— Je ne vois presque rien, murmura-t-il à l’oreille de Kaye. Dis-moi ce qu’ils sont en train de faire.

— Ils veulent nous emmener.

Ils se trouvaient maintenant dans la cour. Jurgenson fit un signe à Clark, qui ouvrit la porte arrière de l’ambulance. Kaye vit qu’une jeune femme était au volant de celle-ci. Elle les regarda de ses yeux de hibou derrière la vitre fermée.

— Ne fais pas de bêtises, dit Kaye à Mitch. Essaie de marcher droit. Est-ce que les pilules ont fait effet ?

Mitch fit non de la tête.

— Ça va mal. Je me sens si stupide… de t’avoir laissée toute seule. Vulnérable.

Sa voix était traînante, ses yeux presque fermés. Il ne supportait pas la lueur des phares. Les adjoints allumèrent leurs lampes torches et les braquèrent sur Kaye et Mitch. Ce dernier leva une main pour se protéger les yeux et tenta de se détourner.

— Ne bougez pas ! ordonna l’adjoint qui avait sorti son arme. Je veux voir vos mains !

Kaye entendit à nouveau des bruits de moteur. Le second adjoint se retourna.

— Voilà du monde, dit-il. Des camions. Plein de camions.

Elle compta quatre paires de phares se dirigeant vers la maison. Trois pick-up et une voiture entrèrent dans la cour et freinèrent sèchement, projetant des cailloux autour d’eux. Les pick-up étaient chargés d’hommes – des hommes aux cheveux noirs, vêtus de chemises à carreaux, de blousons de cuir ou d’anoraks, des hommes avec une queue-de-cheval, et puis elle aperçut Jack, le mari de Sue.

Jack ouvrit la portière de son pick-up et en descendit, les sourcils froncés. Il leva la main et les hommes restèrent à leur place.

— Bonsoir, dit-il, le visage soudain neutre. Salut, Kaye, Mitch. Vos téléphones ne marchent plus.

Les deux adjoints se tournèrent vers Jurgenson et Clark, en quête d’instructions. L’arme resta pointée sur le sol. Wendell Packer et Maria Konig descendirent de la voiture et s’approchèrent de Mitch et de Kaye.

— Tout va bien, dit Packer aux quatre hommes, qui s’étaient regroupés comme pour mieux se défendre. (Il leva les mains pour montrer qu’elles étaient vides.) Nous avons amené des amis pour les aider à déménager, d’accord ?

— Mitch a la migraine, lança Kaye.

Mitch voulut se dégager de son étreinte, mais il avait les jambes flageolantes et ne pouvait pas tenir debout tout seul.

— Pauvre chou, dit Maria en contournant les adjoints. Tout va bien, leur dit-elle. Nous sommes de l’université du Washington.

— Nous sommes des Cinq Tribus, dit Jack. Ces gens sont nos amis. Nous les aidons à déménager.

Les hommes à bord des pick-up gardaient leurs mains bien en vue mais souriaient comme des loups, comme des bandits.

Clark tapa Jurgenson sur l’épaule.

— Abstenons-nous de faire les gros titres des journaux, dit-il.

Jurgenson fit oui de la tête. Clark monta dans l’ambulance et Jurgenson rejoignit les deux adjoints à bord de la Caprice. Sans que quiconque ait ajouté un mot, les deux véhicules firent une marche arrière, tournèrent et disparurent dans le crépuscule.

Jack s’avança, les mains dans les poches de son jean et un grand sourire aux lèvres.

— Je me suis bien marré.

Wendell et Kaye aidèrent Mitch à s’asseoir sur le sol.

— Ça ira, dit-il, la tête entre les mains. Je n’ai rien pu faire. Seigneur, je n’ai rien pu faire.

— Tout va bien, le rassura Maria.

Kaye s’agenouilla près de lui, posant contre sa joue son front brûlant.

— Il faut que tu rentres, lui dit-elle.

Aidée de Maria, elle le conduisit à l’intérieur.

— Oliver nous a téléphoné de New York, expliqua Wendell. Christopher Dicken l’avait appelé pour le prévenir qu’il allait y avoir du vilain dans pas longtemps. Il nous a dit que vos téléphones ne répondaient pas.

— C’était en fin d’après-midi, précisa Maria.

— Maria a appelé Sue, reprit Wendell. Sue a appelé Jack. Jack était à Seattle. Personne n’avait de vos nouvelles.

— J’étais en réunion au casino Lummi, expliqua Jack en faisant un signe aux hommes dans les pick-up. On discutait des nouveaux jeux et des nouvelles machines. Ils se sont portés volontaires pour m’accompagner. Ce qui était sans doute une bonne idée. Je crois qu’on devrait aller à Kumash sans tarder.

— Je suis prêt, dit Mitch. (Il monta les marches sans assistance, se retourna vers ses amis et tendit les mains.) Je vais y arriver. Tout ira bien.

— Ils ne pourront pas vous toucher, là-bas. (Jack regarda dans le lointain, les yeux étincelants.) Ils vont transformer tous les gens en Indiens. Les enfoirés.

84.

Comté de Kumash, est du Washington
Mai

Mitch se tenait sur la crête d’une petite éminence crayeuse qui dominait l’hôtel-casino Wild Eagle. Il rejeta son chapeau en arrière et plissa les yeux pour contempler le soleil éclatant. À neuf heures du matin, l’air était immobile et déjà bien chaud. En temps normal, le casino, un furoncle rouge, or et blanc sur la peau couleur terre délavée du sud-est de l’État, employait quatre cents personnes, dont trois cents membres des Cinq Tribus.