— Personne n’est spécial. Nous sommes tous humains. Les jeunes apprennent des anciens, morts ou vivants. Je vous respecte et je respecte vos idées, Jack, mais nous ne serons sans doute jamais d’accord.
— Sue me pousse à réfléchir, dit Jack d’un air de défi, fixant Mitch de ses yeux noirs enfoncés dans leurs orbites. Elle m’assure que je devrais vous parler parce que vous écoutez, et parce que vous dites toujours honnêtement ce que vous pensez. Les autres pères, c’est ce qu’il leur faut à présent.
— Je parlerai avec eux si ça peut les aider. Nous vous devons beaucoup, Jack.
— Non, vous ne me devez rien. On aurait probablement eu des ennuis de toute façon. Si ça n’avait pas été les nouveaux bébés, ça aurait été les nouvelles machines à sous. Nous aimons brandir nos lances devant le bureau et le gouvernement.
— Cela vous coûte beaucoup d’argent.
— On fait rentrer en douce les nouveaux jeux à cartes de crédit. Nos gars les chargent dans leurs pick-up et passent par les collines, là où les soldats ne les voient pas. On pourra les faire fonctionner six mois ou plus avant que l’État nous les confisque.
— Ce sont des machines à sous ?
Jack secoua la tête.
— Nous ne le pensons pas. Nous aurons gagné un peu d’argent avant qu’on nous les enlève.
— Une vengeance contre l’homme blanc ?
— Nous les plumons, constata Jack d’une voix neutre. Ils adorent ça.
— Si les bébés sont sains, peut-être qu’ils lèveront la quarantaine. Vous pourrez rouvrir les casinos dans deux ou trois mois.
— Je n’y compte pas trop. Et puis je ne peux pas jouer au patron dans la salle de jeu avec cette tête. (Il posa une main sur l’épaule de Mitch.) Venez parler aux hommes, le pria-t-il. Ils veulent vous entendre.
— Je tenterai le coup, dit Mitch.
— Je leur demanderai de vous pardonner, pour l’autre fois. De toute façon, ce fantôme ne venait pas de l’une de nos tribus.
Jack se leva et descendit en bas de la colline.
85.
Mitch bricolait sa vieille Buick bleue, garée sur l’herbe sèche devant la caravane, tandis que de lourds nuages d’après-midi se massaient au sud.
L’air sentait la tension et l’excitation. Kaye arrivait à peine à rester assise. Elle s’écarta du bureau placé près de la fenêtre, renonçant à faire semblant de bosser sur son bouquin alors qu’elle passait le plus clair de son temps à regarder Mitch scruter des fils en plissant les yeux.
Elle posa les mains sur les hanches et s’étira. La journée avait été relativement douce, et ils étaient restés près de la caravane plutôt que descendre à la maison communautaire climatisée. Kaye aimait bien regarder Mitch jouer au basket ; parfois, elle allait nager un peu dans la petite piscine. Ce n’était pas une vie déplaisante, mais elle se sentait coupable.
Les nouvelles de l’extérieur étaient rarement bonnes. Cela faisait trois semaines qu’ils vivaient dans la réserve, et Kaye redoutait à tout moment de voir les marshals débarquer pour rafler les mères SHEVA. C’est ce qu’ils avaient fait à Montgomery, Alabama, pénétrant dans une maternité privée et manquant déclencher une émeute.
— Ils s’enhardissent, avait commenté Mitch alors qu’ils regardaient le journal télévisé.
Plus tard, le président avait fait des excuses publiques et assuré à la nation que les libertés civiques seraient préservées le plus possible, compte tenu des risques que devait affronter la population dans son ensemble. Deux jours plus tard, la clinique de Montgomery avait fermé ses portes sous la pression des manifestants, et les parents s’étaient vus contraints de trouver un autre refuge. Avec leurs masques, les nouveaux parents avaient un air étrange ; à en juger par ce que Mitch et elle entendaient aux infos, ils étaient impopulaires un peu partout.
Comme ils l’avaient été en Géorgie.
Kaye n’avait rien appris de plus sur les nouvelles infections rétrovirales transmises par les mères SHEVA. Ses contacts gardaient tous le silence radio. De toute évidence, la question était explosive ; personne n’osait exprimer son opinion.
Elle feignait donc de travailler sur son livre, réussissant à rédiger un ou deux paragraphes corrects par jour, tantôt sur son portable, tantôt sur son bloc-notes. Mitch lisait sa production et l’annotait en marge, mais il semblait préoccupé, comme sonné à l’idée d’être père… Et, pourtant, elle savait que ce n’était pas cela qui lui donnait du souci.
Ce n’est pas la paternité. Ça ne concerne que lui. C’est moi. Ma santé.
Elle ignorait comment s’y prendre pour le rassurer. Elle se sentait bien, merveilleusement bien même, en dépit de son inconfort. Elle se regarda dans le miroir piqueté de rouille de la salle de bains et jugea que son visage s’était joliment arrondi ; elle n’était pas émaciée, comme elle avait pu le redouter, mais saine, avec une peau éclatante – abstraction faite du masque, bien entendu.
Chaque jour, le masque devenait un peu plus sombre, un peu plus épais, une étrange coiffe signalant ce type de grossesse.
Kaye fit ses exercices sur le tapis du petit séjour. Bientôt, la pénombre fut telle qu’elle empêcha Mitch de travailler. Il vint chercher un verre d’eau et la découvrit allongée sur le sol. Elle leva les yeux vers lui.
— Ça te dirait, une partie de cartes dans la salle de loisirs ? s’enquit-il.
— Je veux être seule, répondit-elle en singeant Greta Garbo. Seule avec toi, bien sûr.
— Comment va ton dos ?
— Tu me masseras ce soir, quand il fera frais.
— C’est tranquille ici, hein ? dit Mitch, debout sur le seuil, agitant son tee-shirt pour avoir un peu d’air.
— J’ai commencé à songer à des noms.
— Oh ?
Mitch avait l’air attristé.
— Qu’y a-t-il ? demanda Kaye.
— Une drôle d’impression, c’est tout. Je veux la voir avant que nous lui trouvions un nom.
— Pourquoi ? lança Kaye, un peu agitée. Tu lui parles tous les soirs, tu lui chantes des chansons. Tu dis même que tu sens son odeur dans mon haleine.
— Ouais. (Mitch refusait de se détendre.) Je veux voir de quoi elle a l’air, c’est tout.
Soudain, Kaye fit semblant de comprendre.
— Je ne parle pas d’un nom scientifique. Je parle de notre nom, du nom que nous donnerons à notre fille.
Mitch la regarda d’un air exaspéré.
— Ne me demande pas de t’expliquer. (Il se fit pensif.) Brock m’a téléphoné hier et nous avons trouvé un nom scientifique. Mais il juge que c’est prématuré, car aucun des…
Mitch se reprit, toussa, ferma la porte grillagée et alla dans la cuisine.
Kaye sentit son cœur se serrer.
Mitch revint avec des glaçons enveloppés dans une serviette humide, s’agenouilla près d’elle et épongea son front en sueur. Kaye refusait de croiser son regard.
— Je suis un crétin, marmonna-t-il.
— Nous sommes tous les deux adultes, répliqua Kaye. Je veux lui trouver un nom. Je veux lui tricoter des chaussons, lui acheter un berceau et des jouets, me comporter comme si nous étions des parents normaux et arrêter de penser à toutes ces conneries.
— Je sais.
Mitch avait l’air misérable, quasiment brisé.
Kaye se redressa sur les genoux et lui posa doucement les mains sur les épaules, faisant mine de les épousseter.