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Kaye secoua la tête.

— C’est tout bonnement incroyable.

Dicken haussa les épaules.

— Et ce n’est pas fini, loin s’en faut. Cela fait déjà quelque temps que j’ai cessé de croire que SHEVA pouvait être un type de maladie connu.

Kaye plissa les lèvres. Elle reposa sa tasse de café et croisa les bras, se rappelant la conversation avec Drew Miller au restaurant italien de Boston, Saul déclarant qu’il était temps qu’ils s’attaquent au problème de l’évolution.

— Peut-être que c’est un signal, dit-elle.

— Quel genre de signal ?

— Une clé ouvrant une réserve génétique, des instructions pour un nouveau phénotype.

— Je ne suis pas sûr de comprendre, dit Dicken en plissant le front.

— Quelque chose qui s’est édifié en l’espace de plusieurs milliers d’années, de plusieurs dizaines de milliers d’années. Des hypothèses plus ou moins fondées relatives à tel ou tel trait, des ajustements effectués selon un programme plutôt rigide.

— À quelle fin ?

— À des fins d’évolution.

Dicken recula son siège et posa les mains sur ses cuisses.

— Holà !

— Vous avez dit que ce n’était pas une maladie, lui rappela Kaye.

— J’ai dit que ça ne ressemblait à aucun type de maladie connu. Ça reste un rétrovirus.

— Vous avez lu mes articles, n’est-ce pas ?

— Oui.

— J’y ai indiqué quelques pistes.

Dicken médita cette remarque.

— Un catalyseur, dit-il.

— Vous le produisez, nous l’attrapons, nous en souffrons.

Dicken s’empourpra.

— Je m’efforce d’éviter le terrain du conflit hommes-femmes. Celui-ci a déjà pris trop d’ampleur.

— Pardon. Peut-être que j’hésite à aborder de front le vrai problème.

Dicken sembla prendre une décision.

— En vous montrant ceci, je mords la ligne jaune.

Il ouvrit sa valise et en sortit l’impression d’un courrier électronique provenant d’Atlanta. Quatre images avaient été collées en bas de la page.

— Une femme est décédée dans un accident de la circulation à Atlanta, expliqua-t-il. Une autopsie a été effectuée à l’hôpital Northside, et l’un de nos pathologistes a constaté qu’elle en était à son troisième mois de grossesse. Il a examiné le fœtus, qui était de toute évidence une créature d’Hérode. Puis il a examiné l’utérus de la victime. Il y a trouvé un deuxième fœtus, en tout début de gestation, à la base du placenta, protégé par une fine membrane de tissu laminaire. Le placenta avait déjà commencé à se dissocier, mais le deuxième œuf ne courait aucun risque. Il aurait survécu à la fausse couche. Un mois plus tard…

— Un petit-enfant, coupa Kaye. Engendré par la…

— La fille intermédiaire. Qui n’est rien de plus qu’un ovaire spécialisé. Elle crée un deuxième œuf. Celui-ci s’attache à la paroi utérine de la mère.

— Et si ses œufs, les œufs de la fille, sont différents ?

Dicken avait la gorge sèche, et il toussa.

— Excusez-moi.

Il alla se servir un verre d’eau puis louvoya entre les tables pour revenir près de Kaye.

Ce fut à voix basse qu’il reprit la parole.

— SHEVA déclenche l’apparition d’un complexe de polyprotéines. Celles-ci dissocient le cytosol hors du noyau. Des hormones lutéotropes, des hormones folliculostimulantes, des prostaglandines.

— Je sais. Judith Kushner m’a mise au courant, dit Kaye d’une petite voix. Certaines d’entre elles sont responsables des fausses couches. D’autres sont susceptibles d’altérer un œuf de façon substantielle.

— De le faire muter ? demanda Dicken, qui s’accrochait toujours aux lambeaux d’un paradigme dépassé.

— Je ne suis pas sûre que ce soit le mot qui convienne. Il sonne vicieux et aléatoire. Non. Peut-être parlons-nous ici d’un autre mode de reproduction.

Dicken vida son verre d’eau.

— Cela n’est pas exactement nouveau pour moi, reprit Kaye d’une voix songeuse. (Elle serra les poings puis tapa nerveusement sur la table avec ses phalanges.) Êtes-vous disposé à soutenir que SHEVA est un élément de l’évolution humaine ? Que nous sommes sur le point de produire un nouveau type d’être humain ?

Dicken scruta le visage de Kaye, où se lisaient l’émerveillement et l’excitation, cette terreur que l’on ressent en tombant sur l’équivalent intellectuel d’un tigre en furie.

— Je n’oserais pas l’affirmer aussi franchement. Mais peut-être ne suis-je qu’un lâche. Peut-être est-ce quelque chose comme ça. J’attache beaucoup d’importance à votre opinion. Dieu sait que j’ai besoin d’un allié.

Kaye sentit son cœur s’accélérer. Elle leva sa tasse de café, et le liquide froid s’agita soudain.

— Mon Dieu, Christopher. (Elle ne put s’empêcher de lâcher un petit rire.) Et si c’était ça ? Et si nous étions tous engrossés ? La totalité de l’espèce humaine ?

Deuxième partie

Le printemps de Sheva

36.

Est de l’État de Washington

Large et lente, la Columbia River glissait telle une plaine de jade poli entre des murs de basalte noir.

Mitch sortit de la route 14 puis roula huit cents mètres sur un chemin gravillonné bordé d’arbustes et de buissons, qu’il quitta au niveau d’un panneau rouillé et tordu annonçant : GROTTE DE FER.

Deux vieilles caravanes Airstream luisaient au soleil à quelques mètres de l’entrée de la gorge. Elles étaient entourées de tables et de bancs en bois recouverts de sacs à dos et d’outils. Il se gara au bord de la piste.

Une brise fraîche faillit faire envoler son Stetson. Il l’agrippa d’une main tout en se dirigeant vers la corniche, d’où il découvrit le campement d’Eileen Ripper, quinze mètres plus bas.

Une petite jeune femme blonde, vêtue d’un jean élimé et d’un blouson de cuir marron, sortit de la caravane la plus proche. Il perçut aussitôt son parfum imprégnant l’humidité qui montait du fleuve : « Opium », « Trouble » ou quelque chose comme ça. Elle ressemblait remarquablement à Tilde.

— Mitch Rafelson ? s’enquit-elle.

— Lui-même. Eileen est en bas ?

— Ouais. Tout est foutu, vous savez ?

— Depuis quand ?

— Ça fait trois jours. Eileen s’est vraiment défoncée pour les convaincre. En fin de compte, ça n’a servi à rien.

Mitch eut un sourire compatissant.

— Je suis passé par là.

— La femme des Cinq Tribus est partie il y a deux jours. C’est pour ça qu’Eileen s’est dit que vous pourriez venir. Plus personne ne risque d’être contrarié par votre présence.

— Ça fait plaisir d’être populaire, répliqua Mitch en portant une main à son chapeau.

La jeune femme sourit.

— Eileen est déprimée. Remontez-lui un peu le moral. Personnellement, je considère que vous êtes un héros. Sauf peut-être pour cette histoire de momies.

— Où est-elle ?

— Juste en dessous de la grotte.

Oliver Merton était assis sur une chaise pliante, à l’abri de la plus grande tente. La trentaine, des cheveux de feu, un large visage pâle et un petit nez écrasé, il avait l’air profondément concentré, les yeux farouches et les lèvres retroussées, sur l’ordinateur portable sur lequel il pianotait des deux index.