En dépit de ce que lui dictait la raison, voire l’instinct de survie, il composa le numéro de Kaye Lang. Elle n’était pas chez elle.
— J’espère que tu sais danser avec les grandes filles, murmura-t-il tout en démarrant. Cross est une grande fille, une très grande fille.
40.
L’avocat s’appelait Charles Wothering. Doté d’un fort accent bostonien, il était vêtu avec une négligence calculée, longue écharpe pourpre et bonnet de laine. Kaye lui offrit un café, qu’il accepta.
— Très joli, commenta-t-il en parcourant l’appartement du regard. Vous avez du goût.
— C’est Marge qui s’est occupée de la déco, précisa Kaye.
Sourire de Wothering.
— Marge n’a aucun goût en la matière. Mais l’argent fait parfois des miracles, n’est-ce pas ?
Kaye sourit à son tour.
— Je ne me plains pas. Pourquoi vous a-t-elle envoyé ici ? Pour… amender notre accord ?
— Pas le moins du monde. Vos parents sont décédés, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Je ne suis qu’un médiocre avocat, Ms. Lang… Puis-je vous appeler Kaye ?
Elle acquiesça.
— Un médiocre avocat, mais Marge apprécie mes talents de psychologue. Cela va peut-être vous étonner, mais elle n’est guère douée pour la psychologie. C’est une fonceuse, cela dit, elle a fait une série de mariages qui ont mal tourné, et je l’ai aidée à en démêler l’écheveau puis à tourner la page de façon définitive. Elle pense que vous avez besoin de mon aide.
— Comment cela ?
Wothering prit place sur le sofa et se servit trois cuillerées de sucre dans le sucrier posé sur le plateau. Il remua son café en se concentrant sur cette tâche.
— Aimiez-vous Saul Madsen ?
— Oui.
— Et quels sont vos sentiments, à présent ?
Kaye réfléchit quelques instants, sans toutefois baisser les yeux devant son interlocuteur.
— J’ai fini par comprendre que Saul me cachait beaucoup de choses à seule fin de préserver notre rêve.
— Sur le plan intellectuel, quelle était sa contribution à vos travaux ?
— Cela dépend des travaux en question.
— Vos travaux sur les virus endogènes.
— Minimale. Ce n’était pas sa spécialité.
— Quelle était sa spécialité ?
— Il se comparait à du levain.
— Je vous demande pardon ?
— Il apportait le ferment. Moi, j’apportais le sucre.
Wothering eut un petit rire.
— Vous stimulait-il ? Sur le plan intellectuel, je veux dire.
— Il me lançait des défis.
— Comme un professeur, un parent ou… un partenaire ?
— Comme un partenaire. Je ne vois pas où va nous mener cette discussion, Mr. Wothering.
— Si vous vous êtes attachée à Marge, c’est parce que vous ne vous sentiez pas de taille à traiter seule avec Augustine et son équipe. Je me trompe ?
Kaye le fixa des yeux sans rien dire.
Wothering arqua un sourcil broussailleux.
— Pas exactement, répondit Kaye.
Ses yeux lui faisaient mal à force de ne pas ciller. Wothering battit voluptueusement des paupières et posa sa tasse.
— Je vais être bref. Marge m’a envoyé ici pour vous séparer de Saul Madsen de toutes les façons possibles et imaginables. J’ai besoin de votre permission pour entamer une enquête sur EcoBacter, AKS et le contrat qui vous lie à la Brigade.
— Est-ce nécessaire ? Je suis sûre qu’il n’y a plus aucun cadavre dans mes placards, Mr. Wothering.
— On n’est jamais trop prudent, Kaye. La situation est grave, comme vous le comprenez sans doute. Tout incident embarrassant a des conséquences bien réelles sur le plan politique.
— Je sais. J’ai déjà présenté des excuses.
Wothering leva la main et agita les doigts, adoptant un air apaisant. À une autre époque, il aurait sans doute tapoté le genou de Kaye d’une façon toute paternelle.
— Nous allons faire le ménage. (Un éclat d’acier illumina les yeux de l’avocat.) Vous êtes en train de prendre conscience de vos responsabilités, et je ne compte pas vous imposer mes capacités de domestique judiciaire. Vous êtes une femme adulte, Kaye. Ce que je veux faire, c’est démêler l’écheveau, ensuite… je couperai les fils. Vous ne devrez plus rien à personne.
Kaye se mordilla les lèvres.
— J’aimerais qu’une chose soit claire, Mr. Wothering. Mon mari était malade. Il souffrait d’une maladie mentale. Ce que Saul a pu faire ou ne pas faire n’est pas de ma responsabilité – ni de la sienne. Il s’efforçait de conserver son équilibre tout en préservant sa vie et son travail.
— Je comprends, Ms. Lang.
— Saul m’a beaucoup aidée, à sa façon, mais je ne supporterai pas qu’on me considère comme une femme dépendante.
— Ce n’était nullement mon intention.
— Bien. (Kaye avait l’impression de traverser un champ de mines où la moindre explosion la ferait passer de l’agacement à la colère.) Ce que je veux savoir, c’est si Marge Cross me considère encore comme une personne utile.
Wothering se fendit d’un sourire et inclina la tête, signifiant ainsi qu’il comprenait son irritation mais était néanmoins obligé de poursuivre.
— Marge prend toujours un peu plus qu’elle ne donne, comme vous ne tarderez sûrement pas à l’apprendre. Pouvez-vous m’expliquer le fonctionnement de ce vaccin, Kaye ?
— C’est une combinaison d’antigène et d’enveloppe, porteuse d’un ribozyme taillé sur mesure. Un acide ribonucléique avec les propriétés d’un enzyme. Il s’attache à une partie du code de SHEVA et la brise. Lui casse les reins. Le virus est incapable de se dupliquer.
Wothering secoua la tête d’un air étonné.
— Une pure merveille du point de vue technique, commenta-t-il. Incompréhensible pour le commun des mortels. À votre avis, comment Marge va-t-elle s’y prendre pour persuader toutes les femmes de la planète de l’utiliser ?
— Publicité et promotion, je suppose. Elle a dit qu’elle allait le vendre pour trois fois rien.
— Mais qui aura la confiance des patientes, Kaye ? Vous êtes une femme brillante qui avez été trompée, peut-être escroquée, par votre mari. Les femmes ressentent ce genre d’injustice dans leurs entrailles. Marge se mettra en quatre pour vous garder dans son équipe, croyez-moi. L’histoire de votre vie devient de plus en plus passionnante.
41.
Mitch sursauta, hurlant et en nage. Des mots gutturaux jaillirent de sa bouche avant qu’il ne comprenne qu’il était réveillé. Il s’assit au bord du lit, les jambes encore prises dans les draps, et frissonna.
— Dingue, dit-il. Je suis dingue. Complètement dingue.
Il avait encore rêvé des Neandertaliens. Cette fois, il avait adopté par intermittence le point de vue du mâle, éprouvant une impression de liberté et de fluidité tout en se retrouvant immergé dans un flot d’émotions aussi nettes que déplaisantes, puis il s’en était détaché pour observer une suite confuse d’événements. Des foules qui se forment au bord du village – qui n’avait cette fois rien de lacustre, situé qu’il était dans une clairière entourée d’arbres antiques. Des lances durcies au feu qui menacent la femelle, dont il se rappelait presque le nom… Na-lee-ah ou Ma-lee.
— Jean Auel, me voilà, murmura-t-il en extirpant son pied de sous les couvertures. Mowgli de la tribu de pierre sauve sa compagne. Seigneur !