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Il alla se servir un verre d’eau dans la cuisine. Un virus quelconque lui était tombé dessus – un rhume, il en était sûr, et non SHEVA, vu l’état actuel de ses relations avec les femmes. Il avait la bouche sèche, l’haleine chargée et le nez qui gouttait. Sans doute avait-il attrapé cette saleté la semaine précédente, lors de son voyage à la grotte de Fer. C’était peut-être Merton qui la lui avait refilée. Il avait conduit le journaliste britannique à l’aéroport, où il devait s’envoler pour le Maryland.

L’eau avait un goût atroce, mais elle lui purifia le palais. Il contempla Broadway et le bureau de poste, presque désert à cette heure. Une tempête de mars projetait dans les rues des petits flocons cristallins. L’éclat orange des réverbères au sodium transformait les paquets de neige en tas de pièces d’or.

— Ils nous chassaient du lac, du village, murmura-t-il. Nous allions être obligés de nous débrouiller tout seuls. Les plus excités étaient prêts à nous suivre, peut-être à nous tuer. Nous…

Il frissonna. Il avait ressenti des émotions si crues, si réelles, qu’il avait du mal à les chasser. La peur, la rage et autre chose… un amour teinté d’impuissance. Il se palpa le visage. Ils avaient arraché des leurs une sorte de peau, un petit masque. Le stigmate de leur crime.

— Chère Shirley MacLaine, dit-il en se pressant le front contre la vitre rafraîchissante. Je suis en communication avec des hommes des cavernes qui ne vivent pas dans des cavernes. Que me conseillez-vous ?

Il consulta l’horloge du magnétoscope posé en équilibre instable sur la petite télé. Cinq heures du matin. Soit huit heures à Atlanta. Il décida de tenter une nouvelle fois de téléphoner et de brancher son portable récemment réparé pour envoyer un courrier électronique.

Il se rendit dans la salle de bains et contempla son reflet dans le miroir. Les cheveux en bataille, le visage luisant de sueur, les joues hérissées de barbe, des sous-vêtements déchirés.

— Un véritable Jérémie, déclara-t-il.

Puis il entreprit de se nettoyer à fond, commençant par se moucher le nez et se brosser les dents.

42.

Atlanta

Il était trois heures du matin lorsque Christopher Dicken regagna sa petite maison de banlieue. Il avait travaillé à son bureau du CDC jusqu’à deux heures, préparant à l’intention d’Augustine un rapport sur la propagation de SHEVA en Afrique. Il resta éveillé pendant une bonne heure, se demandant à quoi le monde allait ressembler durant les six mois à venir. Lorsqu’il finit par s’endormir, ce fut pour être réveillé quelques instants plus tard, semblait-il, par son téléphone mobile. Il se redressa sur le lit impérial qui avait jadis appartenu à ses parents, se demanda où il se trouvait, détermina qu’il n’était plus au Hilton du Cap et alluma la lumière. Le soleil perçait déjà derrière les volets. Il réussit à extirper son mobile de la poche de son veston à la quatrième sonnerie et l’activa.

— Docteur Chris Dicken ?

— Christopher. Ouais.

Il consulta sa montre. Huit heures et quart. Il avait dormi quatre heures à peine, et il était sûr qu’il serait en meilleure forme s’il s’était privé de sommeil.

— Ici Mitchell Rafelson.

Cette fois, Dicken se rappela ce nom et les événements auxquels il était associé.

— Ah bon ! D’où m’appelez-vous, Mr. Rafelson ?

— De Seattle.

— Alors, il est encore plus tôt pour vous. J’ai besoin de sommeil.

— Attendez, s’il vous plaît. Je m’excuse de vous avoir réveillé. Avez-vous reçu mon message ?

— J’ai reçu un message, répliqua Dicken.

— J’ai besoin de vous voir.

— Écoutez, si vous êtes Mitch Rafelson, le Mitch Rafelson, j’ai autant besoin de vous voir que… que… (Il chercha une comparaison pleine d’esprit, mais son esprit était hors service.) Je n’ai pas besoin de vous voir.

— J’ai bien compris… mais, je vous en prie, écoutez-moi quand même. Vous avez traqué SHEVA dans le monde entier, d’accord ?

— Ouais. (Bâillement de Dicken.) Ça me préoccupe tellement l’esprit que je n’en dors plus.

— Moi aussi. Vos cadavres du Caucase ont été testés positifs pour SHEVA. Mes momies… dans les Alpes… les momies d’Innsbruck ont été testées positives pour SHEVA.

Dicken rapprocha le combiné de son oreille.

— Comment l’avez-vous appris ?

— J’ai en ma possession les rapports du labo de l’université du Washington. J’ai besoin de vous montrer ce que je sais, à vous et à toute personne à l’esprit ouvert.

— Personne n’a l’esprit ouvert en ce qui concerne ce problème. Qui vous a donné mon numéro ?

— Le docteur Wendell Packer.

— Est-ce que je connais ce Packer ?

— Vous travaillez avec l’une de ses amies, Renée Sondak.

Dicken se gratta une dent du bout de l’ongle. Envisagea très sérieusement de raccrocher. Son téléphone mobile était équipé d’un brouilleur numérique, mais toute personne un tant soit peu décidée pouvait décoder leur conversation. Cette idée le mit en colère. La situation commençait à déraper. Tout le monde avait perdu le sens des réalités, et ça n’allait pas s’arranger s’il se contentait de suivre le mouvement.

— Je me sens un peu seul, reprit Mitch pour rompre le silence. J’ai besoin que quelqu’un me dise que je ne suis pas complètement cinglé.

— Ouais. Je sais ce que c’est.

Puis il grimaça et tapa du pied sur le plancher, sachant qu’il allait s’attirer plus d’emmerdes qu’il n’en devait à tous les moulins à vent contre lesquels il s’était battu. Et il dit :

— Je vous écoute, Mitch.

43.

San Diego, Californie
28 mars

Dicken éprouva un bref frisson – aussi bref que nécessaire – en découvrant le nom donné à la conférence internationale, rédigé en lettres de plastique noir sur le fronton du Palais des congrès. Ces deux derniers mois, il n’avait guère eu de satisfaction dans le cadre de son travail, mais cette désignation suffit à lui en procurer.

DE L’EN-VIRON-NEMENT  :

DE NOUVELLES TECHNIQUES

POUR LA CONQUÊTE DES MALADIES VIRALES

Un intitulé qui ne péchait ni par excès d’optimisme ni par excès d’imagination. Encore quelques années, et le monde n’aurait plus besoin de Christopher Dicken pour traquer les virus.

Le problème qui se pose au monde, c’est que, en termes de maladie, quelques années, c’est parfois très long.

Dicken sortit de l’ombre de la marquise du bâtiment, près de l’entrée principale, profitant du soleil qui inondait le trottoir. Il n’avait pas connu ce genre de chaleur depuis Le Cap et se sentit tout revigoré. Atlanta commençait enfin à se réchauffer, mais, suite à la vague de froid qui s’était abattue sur l’est du pays, il y avait encore de la neige dans les rues de Baltimore et de Bethesda.

Mark Augustine était déjà en ville, il était descendu à l’hôtel Ulysses S. Grant, à l’écart de la majorité des cinq mille participants attendus, dont la plupart emplissaient les hôtels en bord de mer. Durant la matinée, Dicken avait récupéré son viatique de conférencier – un épais programme relié en spirale et accompagné d’un DVD-ROM – pour jeter un coup d’œil à l’emploi du temps.