Marge Cross devait prononcer un discours d’importance le lendemain matin. Dicken allait participer à cinq tables rondes, dont deux sur SHEVA. Kaye Lang serait présente lors de huit tables rondes, dont une avec Dicken, et elle prononcerait un discours avant la séance plénière du Groupe de recherche mondial pour l’éradication des rétrovirus, organisée en coordination avec la conférence.
La presse saluait déjà le vaccin au ribozyme d’Americol comme une réussite majeure. Et il était séduisant, dans une boîte de Pétri – très séduisant, en fait –, mais la phase d’expérimentation humaine n’avait pas encore débuté. Augustine avait constamment Shawbeck sur le dos, Shawbeck avait constamment l’administration sur le dos, et tout le monde veillait à ne pas approcher Cross de trop près.
Dicken prévoyait au moins huit catastrophes pour le proche avenir.
Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pas de nouvelles de Mitch Rafelson, mais il soupçonnait l’anthropologue d’être déjà en ville. Ils ne s’étaient pas encore vus, et pourtant la conspiration était lancée. Kaye avait accepté de les rejoindre ce soir ou demain matin, en fonction du moment où les sbires de Cross la libéreraient de ses obligations en matière de relations publiques.
Il leur faudrait dénicher un endroit loin des curieux. Aux yeux de Dicken, le lieu idéal se trouvait sans doute au centre de tout, et, toujours prévoyant, il s’était procuré un second viatique, contenant un badge vierge – « Invité par le CDC » – et un programme.
Kaye se fraya un chemin dans la suite bondée, fixant nerveusement un visage après l’autre. Elle avait l’impression d’être une espionne dans un mauvais film, s’efforçant de dissimuler ses émotions, très certainement ses opinions – bien qu’elle-même sache à peine quoi penser. Elle avait passé la majeure partie de l’après-midi dans la suite de Marge Cross – ou plutôt à l’étage de Marge Cross –, à rencontrer des hommes et des femmes représentant ses diverses filiales, ainsi que des professeurs de l’université de San Diego et le maire de cette ville.
Marge l’avait attirée à l’écart pour lui promettre des VIP encore plus impressionnantes avant la fin de la conférence.
— Gardez la forme, lui avait-elle conseillé. Ne vous laissez pas épuiser par cette conférence.
Kaye avait l’impression d’être une poupée qu’on exhibait. Cette sensation ne lui plaisait guère.
À cinq heures et demie, elle prit l’ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée, puis embarqua dans une navette pour se rendre à la cérémonie d’ouverture. Celle-ci, organisée par Americol, se déroulait au zoo de San Diego.
Comme elle descendait du bus, elle sentit un parfum de jasmin, ainsi que la riche odeur humide de la terre fraîchement arrosée. Une importante file d’attente s’étirait devant l’entrée principale ; elle fit la queue devant un autre guichet et montra son invitation au gardien.
Quatre femmes vêtues de noir défilaient solennellement devant l’entrée du zoo, brandissant des pancartes. Kaye les aperçut juste avant d’entrer ; sur l’une d’elles était écrit : NOTRE CORPS, NOTRE DESTIN : SAUVEZ NOS ENFANTS.
À l’intérieur, la chaleur du crépuscule lui parut magique. Cela faisait plus d’un an qu’elle n’avait pas pris de vacances et, la dernière fois, c’était avec Saul. Depuis, tout n’avait été que travail et chagrin, parfois simultanément.
Un guide du zoo prit en charge un groupe de personnes invitées par Americol et lui fit visiter les lieux. Kaye passa quelques secondes à regarder les flamants roses dans leur mare. Elle admira les quatre cacatoès centenaires, parmi lesquels figurait Ramesses, la mascotte du zoo, qui contemplait les visiteurs sur le départ avec une indifférence assoupie. Puis le guide les fit entrer dans un pavillon, au centre d’une cour entourée de palmiers.
Un médiocre orchestre y jouait des succès des années 40 pendant que les invités remplissaient leurs assiettes en carton au buffet et se cherchaient des tables.
Kaye s’arrêta devant une table couverte de fruits et de légumes, se servit une bonne portion de fromage, de tomates cerises, de chou-fleur et de champignons à la grecque, puis commanda un verre de vin blanc au bar.
Alors qu’elle fouillait dans son porte-monnaie pour payer le vin, elle aperçut Christopher Dicken à la lisière de son champ visuel. Il traînait un homme de haute taille, à l’allure mal dégrossie, vêtu d’une veste et d’un jean et portant sous son bras un cartable de cuir fatigué. Kaye inspira à fond, rangea son porte-monnaie et se retourna juste à temps pour croiser le regard discret de Dicken. Elle y répondit par un signe de tête subreptice.
Elle ne put s’empêcher de glousser lorsque Dicken souleva un pan de toile et les conduisit discrètement loin de la cour. Le zoo était presque vide.
— Je me sens prise en faute, dit-elle. (Elle s’était débarrassée de son assiette mais avait gardé son verre de vin.) Qu’est-ce que nous sommes en train de faire ?
Le sourire de Mitch n’exprimait guère la conviction. Elle lui trouva des yeux déconcertants – à la fois juvéniles et tristes. Dicken, plus petit et plus rondouillard que son compagnon, semblait plus présent, plus accessible, si bien que Kaye se concentra sur lui. Il portait un sachet en plastique et, d’un geste plein d’emphase, en sortit une carte pliante du plus grand zoo du monde.
— Nous sommes peut-être ici pour sauver l’espèce humaine, déclara Dicken. Tout subterfuge est justifié.
— Zut, fit Kaye. J’avais espéré quelque chose de plus raisonnable. Je me demande si on nous écoute.
D’un geste de la main, comme s’il agitait une baguette magique, Dicken désigna les arches du Pavillon des reptiles, un bâtiment dans le style espagnol. On ne trouvait plus dans le zoo que quelques touristes.
— Rien à craindre de ce côté-là.
— Je parle sérieusement, Christopher, insista Kaye.
— Si le FBI a pensé à poser des micros sur des hommes en chemise hawaïenne ou sur des dragons de Komodo, alors nous sommes perdus. Je ne peux pas faire mieux.
Les cris des singes hurleurs saluèrent la tombée du jour. Mitch les conduisit sur un sentier de béton qui traversait une parcelle de forêt tropicale. Des projecteurs posés à même le sol éclairaient leur chemin, et des brumisateurs humidifiaient l’air au-dessus de leurs têtes. Le charme du lieu les captiva quelques instants, et personne n’osa le rompre.
Aux yeux de Kaye, Mitch semblait entièrement fait de bras et de jambes, le genre d’homme qui devait se sentir mal à l’aise entre quatre murs. Elle était troublée par son silence. Il se retourna et la fixa de ses yeux verts. Kaye remarqua ses chaussures : des chaussures de marche aux semelles bien usées.
Elle eut un sourire hésitant, que Mitch lui rendit.
— Je ne joue pas dans la même division que vous, dit-il. Si quelqu’un doit entamer la conversation, c’est vous, Ms. Lang.
— Mais c’est vous qui avez eu la révélation, dit Dicken.
— De combien de temps disposons-nous ? s’enquit Mitch.
— Je suis libre pour le reste de la soirée, répondit Kaye. Marge nous a tous réquisitionnés pour demain matin à huit heures. Un petit déjeuner Americol.
Ils empruntèrent un escalator pour descendre dans un canon et s’arrêtèrent devant une cage occupée par deux harets d’Écosse. Les félins, que l’on aurait pu prendre pour des chats domestiques, allaient et venaient en poussant des grondements.
— Je me sens de trop, ici, dit Mitch. Je ne connais pas grand-chose en microbiologie, à peine assez pour suivre ce qui se passe. Je suis tombé par hasard sur quelque chose de merveilleux, et ça a failli gâcher ma vie. J’ai une réputation douteuse, on me qualifie d’excentrique, et j’ai perdu à deux reprises au jeu de la science. Si vous aviez un tant soit peu de jugeote, vous refuseriez d’être vus en ma compagnie.