Выбрать главу

— Inutile d’être aussi radical, intervint Dicken. Primo, le catalogue des fossiles encourage déjà l’hypothèse saltationniste – des millions d’années d’immobilisme suivies d’un changement soudain.

— Un changement qui met plus d’un million d’années à se produire, parfois cent mille ans ou, dans certains cas, à peine dix mille ans, tempéra Mitch. Ça ne se fait pas d’un jour à l’autre. Les implications sont terrifiantes pour un scientifique. Mais les marqueurs ne mentent pas. Et les parents du bébé avaient SHEVA dans leurs tissus.

— Hum, fit Kaye.

Les singes hurleurs firent à nouveau entendre leur mélodie stridente, emplissant l’air nocturne.

— La femelle avait été blessée par un objet pointu, peut-être une lance, dit Dicken.

— Exact, fit Mitch. En conséquence, l’enfant est mort-né ou est décédé juste après sa naissance. La mère l’a suivi peu après, et le père… (Sa voix se brisa.) Désolé. Ce n’est pas facile pour moi de parler de ça.

— Vous avez de la compassion pour eux, remarqua Kaye.

Mitch opina.

— J’ai fait des rêves bizarres à leur sujet.

— Perception extrasensorielle ?

— J’en doute. C’est la façon dont fonctionne mon esprit, tout simplement, sa méthode pour rassembler les pièces.

— Vous pensez qu’ils ont été chassés de leur tribu ? demanda Dicken. Qu’ils ont été persécutés ?

— Quelqu’un voulait tuer la femme, répondit Mitch. L’homme est resté auprès d’elle, il a tenté de la sauver. Ils étaient différents. Il y avait quelque chose d’anormal sur leur visage. Des petits bouts de peau autour de leurs yeux et de leur nez, un peu comme un masque.

— Ils étaient en train de muer ? Je veux dire, quand ils étaient en vie ? demanda Kaye, parcourue par un frisson.

— Autour des yeux, sur le visage.

— Les cadavres près de Gordi…

— Que voulez-vous dire ? demanda Dicken.

— Certains d’entre eux avaient des petits masques en cuir. J’ai cru qu’il s’agissait… d’un sous-produit bizarre de la décomposition. Mais je n’avais jamais rien vu de pareil.

— Nous brûlons les étapes, déclara Dicken. Concentrons-nous sur les preuves recueillies par Mitch.

— C’est tout ce que j’ai, dit celui-ci. Des changements physiologiques suffisamment substantiels pour conclure que l’enfant appartenait à une autre sous-espèce. Un changement effectué en l’espace d’une génération.

— Ce genre de chose a dû se produire pendant plus d’une centaine de milliers d’années avant l’époque de vos momies, intervint Dicken. Donc, des populations neandertaliennes vivaient avec ou autour de populations humaines.

— Je le pense.

— Pensez-vous que cette naissance était une aberration ? demanda Kaye.

Mitch la regarda pendant plusieurs secondes, puis répondit :

— Non.

— Il est donc raisonnable de conclure que vous avez trouvé un cas représentatif et non singulier ?

— C’est possible.

Kaye leva les bras en signe d’exaspération.

— Écoutez, reprit Mitch. Mon instinct me pousse à être conservateur. Je compatis avec les types d’Innsbruck, sincèrement ! Cette découverte est aussi bizarre qu’imprévue.

— Possédons-nous des traces fossiles graduelles allant de l’homme de Neandertal à l’homme de Cro-Magnon ? demanda Dicken.

— Non, mais nous avons des stades différents. Le catalogue des fossiles présente de sérieuses lacunes.

— Et… on attribue ces lacunes au fait que les spécimens qui nous sont nécessaires pour les combler sont introuvables, c’est ça ?

— En effet, approuva Mitch. Mais ça fait un bon moment que certains paléontologues s’opposent violemment au gradualisme.

— Parce qu’ils n’arrêtent pas d’observer des sauts plutôt que des progressions régulières, compléta Kaye, même lorsque le catalogue des fossiles est plus complet que pour les êtres humains ou pour certains grands animaux.

Ils burent une gorgée de vin d’un air songeur.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Mitch. Les momies avaient SHEVA. Nous avons SHEVA.

— Tout cela est très compliqué, dit Kaye. Qui commence ?

— Chacun de nous a une idée sur ce qui se passe. Et si nous la couchions sur le papier ?

Mitch attrapa dans son cartable trois blocs-notes et trois stylos à bille. Il les étala sur la table.

— Comme des écoliers ? demanda Dicken.

— Mitch a raison. Faisons ce qu’il dit.

Dicken sortit une deuxième bouteille de son sac et la déboucha.

Kaye mordilla le capuchon de son stylo. Cela faisait environ un quart d’heure qu’ils noircissaient le papier, se passaient leurs blocs-notes et se posaient des questions. Il commençait à faire froid.

— La fête sera bientôt finie, dit-elle.

— Ne vous inquiétez pas, la rassura Mitch. Nous vous protégerons.

Elle eut un sourire ironique.

— Deux hommes grisés par le vin et les théories ?

— Exactement, répliqua Mitch.

Kaye s’efforçait de ne pas le reluquer. Les sentiments qui l’habitaient n’avaient rien de scientifique, rien de professionnel. Il n’était pas facile pour elle de coucher ses idées sur le papier. Jamais elle n’avait travaillé de cette manière, même pas avec Saul ; certes, ils s’échangeaient leurs carnets de notes, mais jamais ils ne consultaient au jour le jour les travaux en cours de l’autre.

Si le vin la détendait, la libérait en partie de sa tension, il ne lui éclaircissait pas les idées. Elle était bloquée. Jusque-là, elle avait réussi à écrire ceci :

Une population est un gigantesque réseau d’unités se livrant entre elles à la compétition et à la coopération, parfois en même temps. Nombreuses preuves de communication entre individus dans une population. Les arbres communiquent via des substances chimiques. Les humains via des phéromones. Les bactéries échangent des plasmides et des phages lysogènes.

Kaye se tourna vers Dicken, qui ne lâchait pas son stylo mais barrait souvent des paragraphes entiers. Grassouillet, oui, mais de toute évidence fort et motivé, expérimenté ; des traits séduisants. Elle écrivit :

Un écosystème est un réseau d’espèces se livrant entre elles à la compétition et à la collaboration. Les phéromones et autres substances chimiques peuvent passer d’une espèce à l’autre. Un réseau peut avoir les mêmes qualités qu’un cerveau ; un cerveau humain est un réseau de neurones. Une pensée créative est possible dans tout réseau neuronal fonctionnel suffisamment complexe.

— Voyons un peu ce que nous avons, proposa Mitch.

Ils échangèrent leurs blocs-notes. Kaye lut sur celui de Mitch :

Les molécules et les virus porteurs de signaux transportent de l’information entre les gens. Cette information est rassemblée par l’individu à mesure de son expérience ; mais s’agit-il là d’évolution lamarckienne ?

— À mon avis, ces histoires de réseaux ne font que brouiller les cartes, déclara Mitch.

Kaye lisait à présent le bloc-notes de Dicken.

— Tout fonctionne ainsi dans la nature, dit-elle. Dicken avait rayé le plus clair de son texte. Voici ce qu’il en restait :