Mitch étudia les notes de Kaye.
— Je comprends ce que vous voulez dire quand vous parlez des changements dans l’environnement générateurs de stress chez les êtres humains. Revenons à la question de Christopher. Qu’est-ce qui déclenche le signal, le changement ? Une maladie ? Des prédateurs ?
— Dans le cas présent, la surpopulation, répondit Kaye.
— Des conditions sociales complexes, ajouta Dicken. La compétition sur le marché du travail.
— Hé, les gars, lança le gardien en s’approchant, l’écho de sa voix rebondissant sur les parois du canon. Vous êtes avec la réception d’Americol ?
— Comment l’avez-vous deviné ? demanda Dicken.
— Vous ne devriez pas être ici.
Alors qu’ils rebroussaient chemin, Mitch secoua la tête d’un air dubitatif. Il n’était pas disposé à faire des concessions : un âne bâté.
— En général, les changements se produisent aux marges d’une population, là où les ressources sont rares et la compétition féroce. Pas au centre, là où règne le confort.
— Il n’y a plus de « marges », plus de frontières pour les humains, déclara Kaye. Nous recouvrons toute la planète. Mais nous sommes constamment soumis au stress pour rester à la hauteur.
— Il y a toujours la guerre, dit Dicken, soudain pensif. Les premières manifestations de la grippe d’Hérode se sont peut-être produites après la Seconde Guerre mondiale. Le stress causé par un cataclysme social, par les déviances d’une société. Les humains doivent changer, ou alors…
— Mais qui ou quoi en décide ? demanda Mitch en se tapant sur la hanche.
— Notre ordinateur biologique à l’échelle de l’espèce, répondit Kaye.
— Et c’est reparti – un réseau informatique, soupira Mitch.
— Le Magicien qui vit dans nos gènes, entonna Kaye d’une voix de présentatrice télé. (Puis, levant le doigt comme pour désigner quelque chose d’invisible :) Le maître du génome.
Mitch sourit et pointa l’index sur elle.
— C’est ce qu’on va nous rétorquer, ensuite on nous étouffera sous les lazzis.
— On nous chassera de la ville, renchérit Dicken.
— Ce qui va entraîner un certain stress, remarqua Kaye d’un air pincé.
— Concentrons-nous, concentrons-nous, insista Dicken.
— Et puis zut, dit Kaye. Retournons à l’hôtel et ouvrons l’autre bouteille.
Elle écarta les bras et tourna sur elle-même. Merde, se dit-elle. Je suis en train de parader. Hé, les gars, regardez-moi, je suis disponible.
— Uniquement si nous le méritons, dit Dicken. Il va falloir prendre un taxi si le bus est parti. Kaye… qu’est-ce qui cloche, au centre ? Qu’est-ce qui ne va pas chez ceux qui vivent en plein milieu de la population humaine ?
Elle laissa retomber ses bras.
— Chaque année, de plus en plus de gens… (Elle se tut soudain, et son expression se durcit.) La compétition est si intense…
Le visage de Saul. Le Mauvais Saul, en train de perdre la bataille et refusant de l’accepter, et le Bon Saul, aussi enthousiaste qu’un enfant mais toujours marqué d’un message indélébile proclamant : Tu ne peux que perdre. Il y a des loups plus forts et plus malins que toi.
Les deux hommes attendaient qu’elle poursuive.
Ils se dirigèrent vers la sortie. Kaye s’essuya les yeux en hâte et, d’une voix aussi posée que possible, reprit :
— Jadis, on voyait survenir une, deux ou trois personnes porteuses d’une idée ou d’une invention géniale qui bouleversaient le monde. (Sa voix se raffermit ; elle se sentait bourrée de ressentiment, voire de colère, au nom de Saul.) Darwin et Wallace. Einstein. Aujourd’hui, on trouve cent génies pour chaque nouveau défi, mille personnes en compétition pour prendre d’assaut la forteresse. Si la situation est aussi grave dans le domaine des sciences, au sommet, pour ainsi dire, à quoi ressemble-t-elle dans les tranchées ? C’est une incessante et cruelle compétition. Trop de choses à apprendre. Trop d’émissions encombrant les canaux de communication. Impossible de tout écouter. Nous sommes aux aguets en permanence.
— Quelle différence avec l’époque où l’on affrontait les mammouths et les ours des cavernes ? demanda Mitch. Ou avec celle où les enfants mouraient de la peste sous les yeux de leurs parents ?
— Les catégories de stress concernées ne sont pas les mêmes, et peut-être que d’autres substances chimiques sont affectées. Nous avons renoncé depuis longtemps à nous faire pousser des crocs et des griffes. Nous sommes des animaux sociaux. Tous les changements majeurs que nous avons subis vont dans le sens de la communication et de l’adaptation sociale.
— Trop de changements, dit Mitch d’un air pensif. Tout le monde déteste ça, mais nous devons rester compétitifs sous peine de nous retrouver à la rue.
Ils arrivèrent devant le portail, écoutèrent le chant des criquets. Un ara lança son cri à l’intérieur du zoo. Le son porta jusqu’à Balboa Park.
— La diversité, murmura Kaye. L’excès de stress pourrait être le signe d’une catastrophe imminente. Le XXe siècle n’a été qu’une longue et frénétique catastrophe. Voici qu’arrive peut-être un changement majeur, stocké dans le génome, qui préviendra l’extinction de l’espèce humaine.
— Pas une maladie, mais une amélioration, proposa Mitch.
Kaye le regarda, à nouveau prise d’un frisson.
— Précisément. Tout le monde peut aller partout en quelques heures ou en quelques jours. Ce qui apparaît dans un coin de la planète se répand partout à toute vitesse. Le Magicien reçoit une pléthore de signaux.
Elle étendit les bras une nouvelle fois, plus retenue mais guère plus sobre. Elle savait que Mitch la regardait et que Dicken les observait tous les deux.
Dicken scruta l’allée conduisant au parking, en quête d’un taxi. Il en vit un qui effectuait un demi-tour à quelques centaines de mètres de là et leva la main. La voiture vint se garer près d’eux.
Dicken monta à côté du chauffeur, Kaye et Mitch s’installèrent à l’arrière.
— Entendu, fit Dicken en se retournant. Une partie de l’ADN de notre génome construit patiemment le modèle du prochain type d’humain. Où trouve-t-elle ses idées, ses suggestions ? Qui lui chuchote : « Des jambes plus longues, une boîte crânienne plus grosse, les yeux marron sont à la mode cette année » ? Qui lui permet de distinguer le beau du laid ?
Kaye s’empressa de répondre :
— Les chromosomes utilisent une grammaire biologique, qui fait partie intégrante de l’ADN, un genre de schéma directeur de haut niveau à l’échelle de l’espèce. Le Magicien sait ce qu’il doit dire qui puisse avoir un sens pour le phénotype d’un organisme. Dans le Magicien, il y a un éditeur génétique et un correcteur grammatical. Il écarte la plupart des mutations insensées avant même qu’elles ne soient introduites.
— Nous sommes en train de nous envoler vers la stratosphère spéculative, intervint Mitch, et on va nous descendre dès le premier combat.
Il agita les mains comme s’il s’était agi de deux avions, faisant sursauter le chauffeur, puis, en un geste dramatique, laissa choir sa main gauche sur son genou, en repliant les doigts.
— Crash, fit-il.
Le chauffeur les regarda d’un air curieux.
— Vous êtes des biologistes ? s’informa-t-il.
— Des étudiants à l’université de la vie, répliqua Dicken.
— Pigé, dit l’homme d’un air solennel.
— Nous avons bien mérité ça.
Dicken sortit la troisième bouteille de son sachet et se saisit d’un couteau suisse.