Выбрать главу

Il avait ôté le badge fourni par Dicken et, avec son jean élimé, son visage tanné par le soleil et ses cheveux ébouriffés, il ne ressemblait ni à un scientifique ni à un représentant de l’industrie pharmaceutique.

Les manifestants étaient en majorité des femmes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, mais dont l’âge se situait presque toujours entre dix-huit et quarante ans. Elles semblaient avoir oublié toute notion de discipline. La colère ne tarderait pas à les dominer.

Mitch était terrifié, mais, pour le moment, la foule se déplaçait vers le sud, et il était libre. Il s’éloigna à vive allure de Harbor Drive, descendit la rampe d’un parking, sauta par-dessus un mur et se retrouva dans un jardinet séparant deux gratte-ciel.

Hors d’haleine, sous l’effet de la terreur plutôt que de l’épuisement – il avait toujours détesté la foule –, il se fraya un chemin entre les herbes à glace, escalada un autre mur et atterrit sur le sol bétonné d’un parking. Quelques femmes regagnaient leurs voitures d’un air hébété. L’une d’elles portait une pancarte à moitié cassée. Mitch eut le temps d’y lire le slogan : NOTRE CORPS, NOTRE DESTIN.

Le hurlement des sirènes retentit dans le parking. Mitch venait de franchir une porte conduisant aux ascenseurs lorsque trois gardes en uniforme déboulèrent dans l’escalier. Ils le fixèrent d’un air mauvais, l’arme au poing.

Mitch leva les mains, espérant avoir l’allure d’un innocent. Les gardes jurèrent et verrouillèrent la double porte vitrée.

— Montez ! ordonna l’un d’eux.

Il grimpa les marches, les trois hommes sur les talons.

Depuis le hall de l’hôtel, qui donnait sur West Harbor Drive, il vit des véhicules antiémeutes avancer à la lisière de la foule, contenir la masse des femmes. Un cri monta de cette masse, un cri de colère qui retomba telle une déferlante. Sur le toit d’un camion, des canons à eau s’agitèrent telles les antennes d’un gigantesque insecte.

Les portes du hall s’ouvraient et se refermaient à mesure que des clients se présentaient en agitant leurs clés. Mitch alla jusqu’à l’atrium central, sentant une bouffée d’air venue du dehors. Une odeur âcre attira son attention : un mélange de peur, de rage et d’autre chose, évoquant de la pisse de chien sur un trottoir brûlant.

Ses cheveux se dressèrent sur sa tête.

L’odeur de la foule en furie.

Dicken retrouva Kaye au vingtième étage. Un homme en complet bleu marine leur ouvrit la porte du penthouse après avoir contrôlé leurs badges. Des voix étouffées montaient de son oreillette.

— Elles ont déjà pénétré dans le hall, dit Dicken. C’est de la folie furieuse.

— Mais pourquoi ? demanda Kaye, déconcertée.

— Mexico.

— Mais pourquoi une émeute ?

— Où est Kaye Lang ? s’écria un homme.

— Ici, dit-elle en levant la main.

Ils se frayèrent un chemin à travers une masse d’hommes et de femmes agités. Kaye vit une femme en maillot de bain éclater de rire et secouer la tête, une grande serviette blanche serrée entre ses doigts. Un homme en peignoir de bain s’était assis en relevant les jambes, les yeux fous. Derrière eux, le garde demanda en criant :

— C’était la dernière ?

— Oui, répondit l’un de ses collègues.

Kaye ne savait pas que la sécurité était à ce point renforcée – il devait y avoir dans l’hôtel une vingtaine d’hommes au service de Marge Cross. Certains étaient armés.

Elle entendit la voix stridente de Cross.

— Ce n’est qu’une bande de bonnes femmes, nom de Dieu ! De bonnes femmes terrifiées !

Dicken prit Kaye par le bras. Bob Cavanaugh, le secrétaire particulier de Cross, un quadragénaire mince au crâne dégarni, les agrippa tous les deux et leur fit franchir le barrage protégeant la chambre de Cross. Celle-ci était allongée sur un lit gigantesque, toujours en pyjama de soie, les yeux fixés sur le circuit télé de l’hôtel. Cavanaugh lui passa une veste en coton sur les épaules. L’image sur l’écran ne cessait de vaciller. Kaye jugea qu’elle était prise du troisième ou du quatrième étage.

Grâce à des jets d’eau judicieusement appliqués, les véhicules antiémeutes forçaient la foule à s’éloigner de l’entrée du Palais des congrès.

— Ils vont les assommer ! s’exclama Cross, furieuse.

— Elles ont saccagé l’étage où a eu lieu la conférence, lui dit son secrétaire.

— On n’avait pas prévu une telle réaction, commenta Stan Thorne, les bras croisés au-dessus de sa bedaine.

— En effet, dit Cross d’une voix flûtée. Et pourquoi ? J’ai toujours dit que cette crise allait frapper aux tripes. Comme réaction, on est servis ! C’est une catastrophe, une catastrophe !

— Elles n’ont même pas présenté leurs revendications, observa une femme mince en tailleur vert.

— Mais qu’est-ce qu’elles voulaient ? demanda un interlocuteur que Kaye ne put voir.

— Déposer un bon gros message à notre porte, grommela Cross. Les corps constitués sont à terre. Ces femmes veulent être rassurées sans tarder, et au diable la procédure.

— C’est peut-être exactement ce qu’il nous fallait, dit un petit homme maigre.

Kaye le reconnut : Lewis Jansen, chef du service marketing de la section pharmaceutique d’Americol.

— Mon cul ! s’écria Cross. Kaye Lang, où êtes-vous ?

— Ici, dit Kaye en s’avançant.

— Bien ! Frank, Sandra, Kaye doit passer à la télé dès que la rue aura été évacuée. Qui sont nos interlocuteurs, ici ?

Une femme d’un certain âge, vêtue d’un peignoir de bain et portant un attaché-case en aluminium, récita de mémoire les noms de quelques éditorialistes et journalistes locaux.

— Lewis, dites à vos gars de préparer une interview.

— Mes gars sont dans un autre hôtel.

— Alors appelez-les ! Dites au public que nous travaillons aussi vite que possible, que nous ne voulons pas lancer un vaccin sans tests préalables de peur de faire souffrir les gens… Merde, dites-leur tout ce que nous avons dit durant la conférence. Quand les citoyens de ce pays apprendront-ils enfin à être patients ? Est-ce que le téléphone marche ?

Kaye se demanda si Mitch avait été pris dans l’émeute, s’il était blessé.

Mark Augustine entra dans la chambre. Celle-ci commençait à être bondée. L’atmosphère y était étouffante. Augustine adressa un hochement de tête à Dicken, un sourire affable à Kaye. Il paraissait lucide et maître de lui, mais il y avait dans ses yeux une lueur qui démentait cette impression.

— Parfait ! rugit Cross. Toute la bande est là. Quoi de neuf, Mark ?

— Richard Bragg a été abattu à Berkeley il y a deux heures. Pendant qu’il promenait son chien.

Augustine inclina la tête et, au bénéfice de Kaye, se fendit d’un sourire ironique.

— Bragg ? répéta quelqu’un.

— Le connard qui nous emmerdait avec son brevet, répliqua quelqu’un d’autre.

Cross se leva.

— Ça a un rapport avec cette histoire de bébé ? demanda-t-elle à Augustine.

— C’est possible. La fuite provient d’un employé de l’hôpital de Mexico. D’après La Prensa, le bébé présentait de graves malformations. Tous les journaux télé du pays ont annoncé la nouvelle à partir de six heures du matin.

Kaye se tourna vers Dicken.

— Mort-né, dit-elle.

Augustine désigna la fenêtre.