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— Ça explique peut-être ce début d’émeute. La manifestation était censée être pacifique.

— Ne perdons plus de temps, dit Cross. Nous avons du pain sur la planche.

Dicken avait l’air démoralisé quand ils se dirigèrent vers l’ascenseur. Il se tourna vers Kaye et lui murmura :

— Oublions ce qui s’est passé au zoo.

— Oublier toute notre discussion ?

— Elle était prématurée. Ce n’est pas le moment de nous faire remarquer.

Mitch s’avançait dans les rues dévastées, piétinant des éclats de verre. La police avait installé des barrières dont les rubans jaunes barraient l’accès au Palais des congrès et aux trois hôtels voisins. Les mêmes rubans emballaient les voitures renversées, les faisant ressembler à des cadeaux. La chaussée et les trottoirs étaient jonchés de pancartes et de banderoles. L’air sentait encore la fumée et les gaz lacrymogènes. Des policiers vêtus de chemises kaki et de pantalons vert foncé et des gardes nationaux en tenue de camouflage se tenaient au garde-à-vous pendant que les officiels de la municipalité inspectaient les dégâts. Les flics observaient les quelques badauds d’un œil menaçant derrière leurs lunettes noires.

Alors que Mitch tentait de regagner l’Holiday Inn, il avait été repoussé par les employés de l’hôtel qui assistaient la police. Sa valise était restée dans sa chambre, mais il avait son cartable sur lui, et c’était l’essentiel. Il avait laissé des messages à Kaye et à Dicken, mais ceux-ci seraient incapables de le joindre.

Apparemment, la conférence était terminée. Les voitures sortaient par douzaines des parkings et, quelques pâtés de maisons plus au sud, de longues files de taxis attendaient les passagers traînant leurs valises à roulettes.

Mitch ne parvenait pas à mettre de l’ordre parmi les émotions qui l’habitaient. De la colère, des bouffées d’adrénaline, une amère exaltation animale causée par le spectacle des dégâts… résidus caractéristiques quand on vient d’être exposé à la violence collective. Un peu de honte, cet ultime et si mince vernis social ; un sentiment de culpabilité à l’idée de s’être trompé, quand il avait appris la nouvelle au sujet du bébé mort. Pris dans l’œil du cyclone de ses sentiments, Mitch se sentait complètement égaré. Complètement seul.

Mais, après toutes les péripéties de cette journée, ce qu’il regrettait le plus était d’avoir raté son petit déjeuner avec Kaye Lang.

Elle sentait si bon dans l’air nocturne. Pas de parfum, des cheveux fraîchement lavés, une peau riche de senteurs, une haleine fleurant le vin, sans une trace d’agressivité. Ses yeux un peu ensommeillés, ses adieux pleins d’une chaleur lasse.

Il se voyait allongé près d’elle sur le lit de sa chambre du Serrano avec une netteté qui devait davantage à la mémoire qu’à l’imagination. Souvenir anticipé.

Il chercha dans sa poche ses billets d’avion, qui ne le quittaient jamais.

Dicken et Kaye représentaient à ses yeux un point d’ancrage, une nouvelle raison de vivre. Dicken ne l’encouragerait sans doute pas à cultiver une telle métaphore. On ne pouvait pas dire qu’il détestait Dicken ; le chasseur de virus semblait franc et intelligent. Mitch aurait aimé travailler avec lui, apprendre à mieux le connaître. Cependant, il n’arrivait pas à imaginer cette possibilité. Question d’instinct, ou de souvenir anticipé.

De rivalité.

Il s’assit sur un muret de béton en face du Serrano, agrippant son cartable des deux mains. Il s’efforça de faire appel à la patience qui lui avait évité de devenir fou lors de fouilles effectuées avec des étudiants butés.

Il vit une femme en bleu sortir de l’hôtel et sursauta. Elle resta un moment immobile, dans l’ombre, en train de discuter avec deux chasseurs et un policier. C’était Kaye. Mitch traversa lentement la rue, contournant une Toyota aux vitres fracassées. Kaye le vit et agita la main.

Ils se retrouvèrent sur l’esplanade devant l’hôtel. Kaye avait les yeux cernés.

— C’était horrible, souffla-t-elle.

— J’étais là, j’ai tout vu, dit Mitch.

— On passe à la vitesse supérieure. Je vais donner quelques interviews à la télé, puis on retourne à Washington. Il va sûrement y avoir une enquête.

— C’est à cause du premier bébé ?

Kaye fit oui de la tête.

— Nous avons eu des détails il y a une heure. Le NIH recherchait une femme qui avait contracté la grippe d’Hérode l’année dernière. Elle a avorté d’une fille intermédiaire, puis elle est de nouveau tombée enceinte un mois plus tard. Elle a accouché avec un mois d’avance et le bébé est mort. Il présentait de graves déficiences. Cyclopie, je crois bien.

— Seigneur !

— Augustine et Cross… enfin, je n’ai pas le droit d’en parler. Mais nous allons être obligés de revoir tous nos plans, peut-être même d’accélérer les tests sur des sujets humains. Le Congrès hurle au meurtre et cherche des coupables. Un vrai gâchis, Mitch.

— Je vois. Que pouvons-nous faire ?

— Nous ? (Kaye secoua la tête.) Notre discussion au zoo n’a désormais plus aucun sens.

— Pourquoi ? demanda Mitch en déglutissant.

— Dicken a retourné sa veste.

— De quelle façon ?

— Il est abattu. Il pense que nous nous sommes trompés sur toute la ligne.

Mitch inclina la tête, plissa le front.

— Je ne suis pas de cet avis.

— Peut-être que c’est une question de politique et non de science, suggéra Kaye.

— Restons-en à la méthode scientifique. Allons-nous laisser une naissance prématurée, un bébé malformé…

— Nous arrêter ? compléta Kaye. Probablement. Je n’en sais rien.

Elle contempla l’étendue de la rue.

— Est-ce qu’on attend d’autres naissances ? s’enquit Mitch.

— Pas avant plusieurs mois. La plupart des parents ont opté pour l’avortement.

— Je l’ignorais.

— On n’en a pas beaucoup parlé. Les agences concernées n’ont pas divulgué leurs noms. Comme vous l’imaginez, il y aurait eu une vraie levée de boucliers.

— Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

Kaye porta une main à son cœur, puis à son ventre.

— J’ai l’impression d’avoir reçu un coup de poing dans les tripes. J’ai besoin de temps pour réfléchir, pour creuser la question. J’ai demandé votre numéro de téléphone à Dicken, mais il ne me l’a jamais donné.

Mitch eut un sourire entendu.

— Quoi ? fit Kaye, un peu agacée.

— Rien.

— Voilà mon numéro à Baltimore, dit-elle en lui tendant une carte. Appelez-moi dans deux ou trois jours.

Elle lui posa une main sur l’épaule, qu’elle étreignit brièvement, puis se retourna pour regagner l’hôtel. Elle lui jeta par-dessus son épaule :

— Je parle sérieusement ! Appelez-moi.

45.

Institut national de la Santé, Bethesda

Kaye quitta discrètement l’aéroport de Baltimore dans une Pontiac marron banalisée. Au bout de trois heures de studio télé et de six heures d’avion, elle avait l’impression que sa peau était recouverte d’une couche de vernis.

Elle était escortée par deux agents du Service secret affectant un silence poli. Le premier avait pris place à côté du chauffeur, le second à l’arrière, avec Kaye et Farrah Tighe, sa nouvelle assistante personnelle.

Plus jeune qu’elle de quelques années, Tighe avait des cheveux blonds tirés en arrière, un visage agréable, des yeux d’un bleu étincelant et des hanches larges qui prenaient pas mal de place sur la banquette.