— Nous disposons de quatre heures avant votre rendez-vous avec Mark Augustine, déclara-t-elle.
Kaye hocha la tête. Elle avait l’esprit ailleurs.
— Vous avez demandé à voir deux des mères résidant au NIH. Je ne pense pas que nous aurons le temps aujourd’hui.
— Débrouillez-vous, dit Kaye d’un ton ferme. S’il vous plaît.
Tighe la fixa d’un air solennel.
— Commençons par aller à la clinique, insista Kaye.
— Nous avons encore deux interviews à…
— Annulez-les. Je veux parler à Mrs. Hamilton.
Kaye emprunta une série de longs corridors pour gagner le bâtiment 10 depuis le parking.
Entre l’aéroport et le campus du NIH, Tighe l’avait informée des événements de la veille. Richard Bragg avait reçu sept balles dans la tête et le torse alors qu’il sortait de sa maison de Berkeley, et il était mort sur le coup. On avait arrêté deux suspects, des hommes dont les épouses portaient des bébés d’Hérode du premier stade. Ils avaient été appréhendés non loin du lieu du crime, en état d’ébriété, à bord d’une voiture remplie de canettes vides.
Sur ordre du président, le Service secret avait désormais pour mission de protéger les membres les plus importants de la Brigade.
La mère du premier enfant du second stade né à terme en Amérique du Nord, connue sous la seule identité de Mrs. C, se trouvait encore dans un hôpital de Mexico. Originaire de Lituanie, elle avait émigré au Mexique en 1996 ; en 1990 et en 1993, elle s’était rendue en Azerbaïdjan pour le compte d’une organisation humanitaire. Elle était à l’heure actuelle en état de choc et souffrait de ce que les rapports médicaux décrivaient comme une crise aiguë d’acné sur le visage.
L’enfant mort-né avait été expédié à Atlanta, où il devait arriver le lendemain.
Luella Hamilton venait de prendre un déjeuner léger et, assise près de la fenêtre, contemplait un petit jardin et le mur aveugle du bâtiment voisin. Elle partageait sa chambre avec une autre mère, qui se trouvait en ce moment en salle d’examen. Il y avait à présent huit femmes enceintes dans la clinique.
— J’ai perdu mon bébé, dit Mrs. Hamilton en guise de salut.
Kaye fit le tour du lit et la serra dans ses bras. Elle lui rendit son étreinte avec force et poussa un petit gémissement.
Tighe resta sur le seuil.
— Il est sorti comme ça, en pleine nuit. (Les yeux de Mrs. Hamilton étaient fixes.) À peine si je l’ai senti passer. J’avais les jambes mouillées. Il n’y avait presque pas de sang. Mon ventre était relié à un moniteur et le signal d’alarme a fait un bip. Je me suis réveillée, et j’ai vu les infirmières en train de me mettre sous une tente. Elles ne m’ont pas montré ma fille. Une femme pasteur est venue me voir, le révérend Ackerley, de l’église de mon quartier, elle est venue me voir exprès, c’est gentil, non ?
— Je suis vraiment navrée.
— Elle m’a parlé de cette femme, à Mexico, avec son second bébé…
Kaye secoua la tête en signe de compassion.
— J’ai tellement peur, Kaye.
— J’aurais tant voulu être près de vous. J’étais à San Diego, et je ne savais pas que vous aviez fait une fausse couche.
— Hé, vous n’êtes pas mon médecin traitant, après tout.
— J’ai beaucoup pensé à vous. Et aux autres. (Kaye sourit.) Mais surtout à vous.
— Oui, je sais, je suis noire et forte de caractère, ça fait toujours une sacrée impression.
Mrs. Hamilton ne souriait pas en prononçant ces mots. Elle avait les traits tirés, le teint brouillé.
— J’ai parlé à mon mari au téléphone, reprit-elle. Il va venir aujourd’hui et on pourra se voir, mais il y aura une cloison de verre entre nous. On m’avait dit qu’on me laisserait partir après la naissance du bébé. Mais maintenant on me dit qu’on veut encore me garder. On me dit que je vais encore être enceinte. Que je vais avoir un autre bébé. Mon petit enfant Jésus. Que va devenir le monde s’il y a des millions d’enfants Jésus ? (Elle se mit à pleurer.) Je n’ai pas couché avec mon mari ni avec personne d’autre ! Je le jure !
Kaye lui étreignit la main.
— Je sais que c’est une épreuve pour vous.
— Je voudrais bien aider les médecins, mais c’est dur pour ma famille. Mon mari est à moitié fou, Kaye. Si seulement ils menaient leur barque un peu mieux ! (Elle fixa des yeux la fenêtre sans lâcher la main de Kaye, l’agitant doucement comme si elle entendait de la musique dans son esprit.) Vous avez eu le temps de réfléchir. Dites-moi ce qui se passe.
Kaye considéra Mrs. Hamilton et fouilla dans sa tête en quête d’une réponse.
— Nous en sommes encore à essayer de le comprendre, avoua-t-elle. C’est un vrai défi.
— Un défi qui vient du bon Dieu ? demanda Mrs. Hamilton.
— Non, de l’intérieur de nous-mêmes.
— Si ça vient du bon Dieu, alors tous les enfants Jésus vont mourir sauf un seul, conclut Mrs. Hamilton. Ça ne me laisse pas beaucoup de chances.
— Je me déteste, dit Kaye alors que Tighe l’escortait jusqu’au bureau du docteur Lipton.
— Pourquoi ?
— Je n’étais pas là.
— Vous ne pouvez pas être partout.
Lipton était en réunion, mais elle s’en absenta le temps de s’entretenir avec Kaye. Elles allèrent dans un petit bureau empli d’armoires et équipé d’un ordinateur.
— La nuit dernière, nous avons fait un scanner et mesuré son taux d’hormones. Elle était presque hystérique. La fausse couche a été très peu douloureuse, voire pas du tout. À mon avis, elle aurait préféré que ça fasse plus mal. C’était un fœtus d’Hérode tout à fait classique.
Lipton brandit une série de photographies.
— S’il s’agit d’une maladie, elle est foutrement organisée, reprit-elle. Le pseudo-placenta diffère à peine d’un placenta normal, si l’on excepte sa taille minuscule. Quant à la poche amniotique, c’est une autre histoire.
Lipton indiqua un bout de tissu recroquevillé sur la poche amniotique flétrie, qui avait été expulsée avec le placenta.
— J’ignore ce que peut être ceci, à part peut-être une petite trompe de Fallope.
— Et les autres pensionnaires de la clinique ?
— Deux d’entre elles devraient faire un rejet dans les jours à venir, les autres dans quinze jours au plus tard. J’ai fait venir des prêtres, un rabbin, des psychiatres et même des proches – tous de sexe féminin. Les mères sont profondément malheureuses, ce qui n’a rien de surprenant. Mais elles ont accepté de poursuivre le programme.
— Aucun contact masculin ?
— Sauf les garçons impubères, précisa Lipton. Ordre de Mark Augustine, cosigné par Frank Shawbeck. Certaines des familles commencent à en avoir marre. Je ne peux pas leur en vouloir.
— Des femmes fortunées parmi vos patientes ? demanda Kaye d’une voix neutre.
— Non. (Lipton eut un petit rire dénué d’humour.) Cette question était-elle vraiment nécessaire ?
— Êtes-vous mariée, docteur Lipton ?
— Divorcée depuis six mois. Et vous ?
— Veuve.
— Alors, nous faisons partie des veinardes, conclut Lipton.
Tighe tapota sa montre. Lipton lui jeta un vague coup d’œil.
— Désolée de vous avoir retardée, dit-elle sèchement. On m’attend, moi aussi.
Kaye attira son attention sur les photos du pseudoplacenta et de la poche amniotique.
— Qu’entendez-vous en disant qu’il s’agit d’une maladie « organisée » ?
Lipton s’accouda à un meuble à fiches.